Edito du 16 mai 2026
- Céline MASSON

- il y a 2 jours
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Dernière mise à jour : il y a 19 heures
Quand les politiques identitaires influencent la clinique
Par Céline MASSON, co-directrice de l'OPS, psychanalyste, Professeure des universités en psychologie.
J'ai le plaisir de présenter l'article, paru le 12 mai 2026, de collègues qui se sont associées pour l’écrire. Il s’agit de la pédiatre américaine Julia Mason, membre de la SEGM, de la psychologue clinicienne française Paméla Grignon, membre de notre Observatoire et co-autrice de notre proposition clinique ASP, et J. Cohn, méthodologiste, également membre de la SEGM.
Leur article s’intitule « L’influence de la politique sur les interventions psychologiques pour la dysphorie de genre pédiatrique » paru dans l’excellente revue Current Opinion in Psychology (une revue qui publie des articles uniquement sur invitation).
Il corrobore d’ailleurs les arguments avancés dans l’article que je présentais de Bailey et Zucker dans mon précédent Edito. Depuis une quinzaine d’années, la prise en charge des mineurs présentant une dysphorie de genre a connu un bouleversement sans précédent. Ce qui relevait autrefois d’une clinique rare, prudente et fondée sur l’exploration psychothérapeutique est devenu un modèle standardisé : celui des « soins d’affirmation de genre » (Gender Affirming Care, GAC). Désormais, l’identité revendiquée par un enfant ou un adolescent doit être reconnue et validée presque immédiatement, parfois « quel que soit son âge », c’est-à-dire même chez des enfants en bas âge.
Ce changement n’est pas seulement clinique. Il est anthropologique, épistémologique, institutionnel et politique. Car le modèle affirmatif repose sur la croyance suivante : la souffrance psychique des jeunes en questionnement de genre ne serait pas liée à des problèmes psychologiques mais essentiellement au « stress minoritaire », c’est-à-dire au rejet social de leur transidentité. Dans cette perspective, explorer le malaise pubertaire et les causes de la dysphorie de genre devient suspect, voire même assimilé à une forme de « thérapie de conversion ».
Et les auteurs disent que c’est là qu’apparaît une véritable rupture avec les principes de la psychothérapie. Car toute pratique clinique sérieuse suppose une évaluation, une anamnèse, une exploration des comorbidités, des problèmes familiaux éventuels, voire la recherche d’un diagnostic. Or, dans de nombreux pays occidentaux, des dispositifs juridiques tendent désormais à criminaliser cette démarche exploratoire. Pamela Grignon rappelle qu’en France, la loi promulguée en 2022 sur les thérapies de conversion a produit un effet dissuasif considérable : des cliniciens ont craint que le simple fait d’interroger les liens entre dysphorie de genre, traumatisme, autisme, homophobie intériorisée ou troubles anxiodépressifs puisse être interprété comme une tentative de changer l’identité de genre (toutefois, il a été ajouté que les cliniciens qui explorent le malaise du jeune ne peuvent être accusés de pratique des thérapies de conversion).
Mais n’est-ce pas paradoxal ? Plus les adolescents sont psychiquement vulnérables, plus l’exploration psychothérapeutique devient difficile. Pourtant, l’adolescence est précisément une période de quête identitaire, de doutes, de malaise, d’influence et de métamorphoses corporelles. Réduire cette complexité à une seule grille explicative disons-le, identitaire, revient à appauvrir la clinique.
De plus en plus de travaux scientifiques, et l’on peut s’en réjouir, remettent aujourd’hui en question les certitudes (si confortables) du modèle affirmatif et notamment la faiblesse des preuves concernant les bénéfices des interventions médicales.
Une médecine sous influence des idéologies identitaires cesse d’être une médecine qui soigne (voir notre livre Le Sermon d'Hippocrate bientôt publié en anglais).
Lorsqu’on remet en cause l’exploration clinique au point de la rendre suspecte, voire de la qualifier de faute morale, lorsque la prudence elle-même est perçue comme une violence psychologique, alors la clinique s’efface devant la doxa.
L’article de mes collègues montre bien qu’il ne s’agit pas de nier la souffrance des jeunes concernés, ni de refuser toute transition. Il s’agit de rappeler qu’un soin suppose du temps, de la complexité, une pensée non inféodée aux identités politiques et la possibilité du questionnement. Une démocratie ne peut survivre sans pluralisme ni liberté clinique et liberté de débat.
Ce positionnement est éthique et œuvre en faveur de la clinique et pour la jeunesse.
C’est un combat de civilisation que nous devons mener.


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