Au nom de la clinique et pour la clinique
- La Petite Sirène

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Dernière mise à jour : il y a 1 jour
Edito du 16 août 2026
Par Céline Masson, co-directrice de l'OPS
Et si, après des années de médicalisation des questionnements de genre chez les mineurs, la clinique revenait enfin au premier plan ?
Un article publié le 10 août 2026 par les psychologues néerlandais Harry Horsman et Chris Verhaak mérite à ce titre toute notre attention. Forts de cinq années d’expérience clinique au sein du second centre pédiatrique néerlandais consacré aux soins de genre (département de psychologie médicale, Radboud University Medical Center, Nijmegen, Pays-Bas), Ils dressent un constat qui rejoint désormais de nombreuses analyses internationales : la complexité des situations cliniques et la diversité des besoins psychologiques des adolescents montrent que la médicalisation des mineurs transidentifiés ne peut constituer une réponse leur souffrance.
Le constat est d’autant plus important qu’il vient des Pays-Bas, pays pionnier du fameux « Dutch Protocol » ou « protocole néerlandais », qui a influencé les prises en charge internationales. En France, plusieurs services « transidentités » ont été influencés par cette prise en charge transaffirmative ; voir en ce sens un article récent témoignant du modèle d’affirmation du genre de l’équipe Pédiatrique Pluriprofessionnelle d’Accompagnement des Transidentités -EPPAT à Hôpital Robert Debré, (Paris). où il est dit que « L’accompagnement transaffirmatif correspond à une prise en charge centrée sur l’écoute et le soutien des questionnements liés à l’identité de genre ainsi que sur son affirmation. Il vise à permettre l’exploration de soi et à soutenir le principe d’autodétermination. Il implique le respect de la manière dont chaque personne se définit et se détermine, sans suggérer ou orienter vers d’autres termes ».
Les auteurs néerlandais décrivent précisément ce mécanisme : lorsqu'un enfant ou un adolescent exprime un questionnement de genre, les professionnels de santé sont souvent tentés de l'orienter directement vers une clinique spécialisée. Le risque, alors, est que sa souffrance soit comprise avant tout comme la conséquence d'une inadéquation entre le corps et le « genre ressenti » et c'est très exactement ce que l'on retrouve dans l'exemple que nous donnons, protocole suivi par la psychologue de Robert Debré et son équipe. La modification du corps finit par s'imposer, presque naturellement, comme la réponse privilégiée, tandis que le contexte psychologique, familial, social et développemental de l'enfant passe au second plan.
Or un adolescent ne peut être réduit à la demande qu’il formule, surtout si elle est aussi radicale, « affirmative ».
Un adolescent qui dit souffrir d’un décalage entre son ressenti et son corps est avant tout un adolescent qui traverse des métamorphoses pubertaires et cette phase est une période de trans-formation psychique et physique par excellence… Une période de questionnement identitaire. Il construit son identité, découvre sa sexualité, négocie la séparation d’avec ses parents, cherche sa place parmi ses pairs et affronte parfois anxiété, dépression, harcèlement, difficultés familiales, troubles divers ou expériences traumatiques. Les auteurs rappellent d’ailleurs que de nombreux jeunes adressés aux centres spécialisés présentent parallèlement des difficultés psychopathologiques qui n’ont pas nécessairement été prises en charge auparavant.
C’est pourquoi ils proposent de procéder autrement. Non pas une orientation vers une clinique spécialisée en cas de questionnement de genre comportant le risque d’une intervention médicale mais plutôt une évaluation psychologique globale et préalable. Ce qui suppose une compréhension de l’histoire du jeune et de sa famille, des vulnérabilités, ce qui permettrait alors un accompagnement psychothérapeutique en première intention. Ils n’excluent pas, dans un second temps, une éventuelle intervention médicale.
Ils prônent donc le bon sens clinique, c’est un changement salutaire de perspective qui signifie que le questionnement de genre doit être réinscrit dans le développement général de l’enfant, plutôt que d'être isolé comme une réalité autonome appelant sa propre trajectoire thérapeutique spécifique. En somme, il convient de réinscrire ce questionnement dans le cadre de la clinique de l’adolescent.
Plus encore, les auteurs interrogent la solidité du modèle linéaire selon lequel l’incongruence de genre engendrerait la dysphorie, laquelle provoquerait les difficultés psychologiques, de sorte que l’alignement médical du corps sur le « genre ressenti » constituerait logiquement la réponse principale. Ils estiment ce modèle insuffisamment étayé empiriquement et considèrent que certains adolescents pourraient bénéficier d’abord d’approches psychothérapeutiques systémiques ou centrées sur le traumatisme.
Voilà une question clinique essentielle : quel est le sens de cette souffrance adolescente ?
Les quatre situations cliniques présentées dans l’article sont à cet égard éclairantes. Derrière une même demande ou une même dysphorie apparaissent des profils différents : ici une adolescente bénéficiant d’un environnement familial et social contenant ; là un jeune marqué par l’anxiété et la peur du rejet ; un autre des conflits familiaux ; ou encore une accumulation de difficultés émotionnelles, sociales et économiques, associées au harcèlement. Les réponses thérapeutiques ne peuvent donc être identiques et sûrement pas traitées par la médicalisation en première intention.
Les auteurs mobilisent le modèle du « stress minoritaire », qui permet de prendre au sérieux le poids du rejet, de la discrimination, du harcèlement et de la stigmatisation. Mais ils refusent que cette reconnaissance interdise d’explorer les autres dimensions de la souffrance. Le stress minoritaire complète les perspectives psychologiques, développementales, neurobiologiques ou tenant compte du traumatisme, il ne les remplace pas.
C’est pourquoi ils prônent une approche biopsychosociale et ne rien exclure avant d’avoir tout explorer. C’est ce que l’on nomme une démarche clinique, au plus près du patient.
Cette prudence est d’autant plus nécessaire que les auteurs rappellent que les revues systématiques et méta-analyses ne fournissent pas, selon leur analyse, de preuve convaincante d’effets positifs des interventions médicales d’affirmation de genre chez les adolescents, notamment en raison des faiblesses méthodologiques des études disponibles. Ils en tirent non pas la conclusion qu’il faudrait abandonner tout soin, mais qu’il faut renforcer l’évaluation multidimensionnelle et biopsychosociale avant une médicalisation précoce.
Ecouter, explorer, attendre, ce n’est ni rejeter, ni convertir. Prendre soin d’un enfant, c’est accepter de ne pas savoir avant d’avoir compris son histoire, ses motivations, ses complexités.
En cette journée du 16 août consacrée à la sensibilisation au ROGD (Rapid-Onset Gender Dysphoria), concept proposé par la chercheuse Lisa Littman, relisons son article publié précisément le 16 août 2018 dans la revue PLOS ONE : « Parent reports of adolescents and young adults perceived to show signs of a rapid onset of gender dysphoria » (« Témoignages de parents d’adolescents et de jeunes adultes perçus comme présentant les signes d’une dysphorie de genre d’apparition rapide »).
Cette publication a suscité, dès sa parution, une polémique particulièrement vive. À la suite des critiques adressées à sa méthodologie, PLOS ONE a procédé à une réévaluation post-publication, puis a republié l'article dans une version révisée en mars 2019. Brown University - à laquelle Lisa Littman était affiliée et qu’elle a dû quitter - avait, de son côté, retiré de son site la présentation consacrée à l'étude, tout en affirmant soutenir la liberté académique de Lisa Littman et son droit à poursuivre ses recherches.
Huit ans plus tard, et bien que le concept de ROGD soit encore contesté, notamment par les tenants des approches transaffirmatives, cet épisode reste particulièrement éloquent sur les mécanismes de disqualification qui peuvent frapper les chercheurs. Il montre comment le procès d’intention a pris la place, légitime, de la critique scientifique et de la disputatio. L’histoire nous a suffisamment appris combien la volonté de soustraire certaines questions à la discussion rationnelle est étrangère à l’esprit des Lumières et porte en elle une tentation totalitaire.


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