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Renforcer la perspective biopsychosociale dans les soins transgenres destinés aux jeunes

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    La Petite Sirène
  • il y a 20 heures
  • 29 min de lecture

ÉTUDE · PAYS-BAS · EUROPEAN JOURNAL OF DEVELOPMENTAL PSYCHOLOGY

Harry Horsman, Chris Verhaak

Article original publié dans European Journal of Developmental Psychology (Routledge, Taylor & Francis Group). DOI : 10.1080/17405629.2026.2713430. Reçu le 23 mai 2025, accepté le 27 juillet 2026, publié en ligne le 10 août 2026. © 2026 Les auteurs, publié par Informa UK Limited sous le nom de Taylor & Francis Group, en libre accès sous licence Creative Commons Attribution (CC BY 4.0). Traduction française : OPS.

Résumé


Depuis le début de ce siècle, la demande de soins transgenres pour les enfants et les adolescents aux Pays-Bas a fortement augmenté, entraînant de longues listes d’attente et la création, en 2020, d’un deuxième centre de soins médicaux d’affirmation de genre (medical gender-affirming care, MGAC). En nous appuyant sur cinq années d’expérience clinique en psychologie dans ce deuxième centre, et à l’appui de quatre exemples de cas, nous explorons des pistes pour optimiser les soins destinés à ces jeunes. Nous soutenons que les services ordinaires de santé mentale pour enfants et adolescents (child and adolescent mental health services, CAMHS) peuvent jouer un rôle important à un stade précoce, lorsque les premières questions relatives au genre apparaissent, en évaluant ces questions, avec l’enfant et les parents, dans un contexte développemental plus large. La théorie du stress minoritaire fournit des outils utiles pour l’exploration précoce des questions liées au genre et pour les interventions de soutien. Le nombre croissant d’adolescents éprouvant une détresse liée au genre souligne la nécessité, pour les CAMHS, d’intégrer plus pleinement le développement du genre dans les diagnostics et les traitements généraux. Cela peut aider à déterminer, avec l’enfant et les parents, si le traitement médical constitue la réponse la plus appropriée à leurs préoccupations.

Mots-clés : transgenre (enfants et adolescents) ; santé mentale ; modèle du stress minoritaire ; soins d’affirmation de genre.


Introduction


Depuis le début des années 2000, la demande, nationale comme internationale, de soins d’affirmation de genre pour les enfants et adolescents transgenres a fortement augmenté, entraînant une expansion des services de santé centrés sur le genre (Ciancia et al., 2025 ; Nyquist et al., 2025 ; Van der Loos et al., 2023 ; Zucker, 2019 ; Zucker et al., 2008). En 2020, afin d’améliorer l’accès aux soins, cela a conduit à la création d’un deuxième centre pédiatrique transgenre complet, dispensant à la fois des soins médicaux et psychologiques, au Radboud University Medical Center (Radboudumc) de Nimègue, aux Pays-Bas, aux côtés du centre existant de l’Amsterdam UMC. Les deux centres se conforment aux standards de soins (Standards of Care) de la World Professional Association for Transgender Health (WPATH), version 7 puis version 8 adoptée par la suite (Coleman et al., 2022 ; voir aussi Claahsen van der Grinten et al., 2021). Malgré cette expansion de l’offre, les délais d’attente pour les soins médicaux d’affirmation de genre (MGAC) ont continué d’augmenter (Zorgvuldig Advies, 2022).


Beaucoup d’enfants et d’adolescents adressés présentent des difficultés de santé mentale concomitantes, souvent sans qu’un service général de santé mentale pour enfants et adolescents (CAMHS) soit intervenu au préalable. Or, les soins médicaux d’affirmation de genre ne sont pas conçus pour diagnostiquer ou traiter des problèmes de santé mentale complexes (Arnoldussen et al., 2020 ; Kaltiala et al., 2020 ; Mezzalira et al., 2022 ; Wittlin et al., 2023). Il en va de même pour les services psychologiques intégrés à ces centres médicaux, qui sont principalement axés sur le processus interdisciplinaire d’indication des MGAC (Hall et al., 2024).


Nous appuyant sur cinq années d’expérience de soins psychologiques au sein du deuxième centre transgenre pédiatrique néerlandais, nous avons observé une inadéquation structurelle entre les services MGAC disponibles et les besoins des enfants et adolescents qui demandent des soins. Dans cet article, nous examinons plusieurs facteurs susceptibles de contribuer à cette inadéquation. Sur la base de la littérature récente et de quatre cas illustratifs issus de notre pratique clinique, nous proposons des recommandations pour une organisation plus globale des soins destinés aux enfants et adolescents de la diversité de genre.


Perspective biomédicale


Deux facteurs clés semblent contribuer à l’inadéquation entre les services disponibles et les besoins réels dans les soins de genre pédiatriques. Premièrement, les professionnels de santé mentale comme les médecins généralistes orientent fréquemment les jeunes présentant des questions liées au genre directement vers des cliniques de genre médicales spécialisées à plateau technique complet (Hall et al., 2024). Cela reflète une conceptualisation majoritairement biomédicale de la dysphorie de genre, dans laquelle la détresse est comprise avant tout comme une conséquence de l’incongruence de genre, et les interventions médicales sont considérées comme le principal moyen de soulager à la fois la dysphorie et les difficultés psychologiques concomitantes. Dans un tel cadre, le contexte psychosocial plus large dans lequel la dysphorie de genre se développe et est éprouvée peut recevoir moins d’attention (Cass, 2024 ; Hutchinson, 2025 ; Turban et al., 2025).


La perspective biomédicale tend à conceptualiser la dysphorie de genre comme un trouble relativement circonscrit, susceptible d’être résolu par un traitement médical. Cette vision est cependant difficile à concilier avec les théories établies du développement de l’identité (Erikson, 1968 ; Verhaeghe, 2012) et avec les théories centrées sur le genre, qui toutes soulignent le rôle clé des facteurs sociaux (Levitt & Ippolito, 2014 ; Medico et al., 2020 ; Perry et al., 2019 ; Steensma et al., 2013).


Un second facteur contribuant à cette inadéquation est l’expertise limitée en matière de soins liés au genre rapportée par de nombreux professionnels des CAMHS (Cruciani et al., 2025). Beaucoup de cliniciens décrivent une incertitude quant à la manière d’intégrer les préoccupations liées au genre dans l’évaluation et le traitement psychologiques de routine, ce qui peut renforcer encore le recours à un cadre principalement médical. Bien que certaines institutions de santé mentale se spécialisent dans les soins liés au genre, elles reproduisent souvent l’orientation par trouble propre à la santé mentale, dans laquelle il est difficile d’intégrer les facteurs psychologiques et sociaux plus larges impliqués dans l’apparition et le maintien de la détresse (De Jong, 2022).


Pendant longtemps, c’est l’incongruence de genre elle-même qui était pathologisée en santé mentale. Cette perspective a changé avec la publication du DSM-5, qui a mis l’accent sur la dysphorie découlant de l’incongruence plutôt que sur l’incongruence en tant que telle (Davies & Davies, 2020). Néanmoins, les effets des approches pathologisantes du passé continuent d’alimenter la méfiance envers les professionnels de santé mentale chez les personnes transgenres et de la diversité de genre (Panchal et al., 2022).


Se concentrer sur la dysphorie de genre plutôt que sur l’incongruence de genre


Les revues systématiques et les méta-analyses ne montrent aucune preuve convaincante d’effets positifs des MGAC chez les adolescents, en partie du fait de l’absence d’études méthodologiquement robustes. De telles études se heurtent à des difficultés considérables : nécessité de longues périodes de suivi, souvent accompagnées de perdus de vue nombreux (par exemple A. L. De Vries et al., 2014), contrôle limité du soutien psychologique dont bénéficient la plupart des adolescents pendant les MGAC, incertitude quant aux critères de jugement mesurés (dysphorie de genre, santé mentale ou regret), et préoccupations éthiques concernant les groupes témoins sans traitement (Kaltiala et al., 2020 ; Thompson et al., 2023 ; Cass, 2024 ; Gorin, 2024 ; Miroshnychenko et al., 2024 ; Oosthoek et al., 2024). Le même manque de preuves s’applique au nombre limité d’interventions psychologiques d’affirmation de genre. Cela renforce la nécessité d’une perspective multidimensionnelle et biopsychosociale sur la dysphorie de genre, une perspective qui privilégie un diagnostic général, précoce et complet, plutôt qu’une focalisation précoce sur les interventions médicales. Un tel diagnostic devrait porter attention aux forces et aux vulnérabilités fonctionnelles de l’enfant dans différents domaines de vie, et à la façon dont celles-ci façonnent son expérience de l’incongruence de genre. Les évaluations complètes sont toutefois rarement réalisables dans des cadres médicaux, où de longues listes d’attente et une insistance clinique sur le traitement médical limitent l’exploration psychologique. Un psychodiagnostic efficace devrait donc intervenir tôt, idéalement au moment même de l’apparition des questions liées au genre, et être intégré au psychodiagnostic général. Plus largement, une telle évaluation devrait faire partie intégrante du diagnostic de routine des CAMHS pour tous les enfants et adolescents, indépendamment de préoccupations liées au genre, en mettant davantage l’accent sur les conséquences de la dysphorie que sur son étiologie.


Renforcer le rôle des services généraux de santé mentale


Dans ce contexte, nous avons commencé à plaider pour des évaluations psychologiques plus précoces et plus complètes des enfants et adolescents qui se présentent en santé physique ou mentale générale avec des préoccupations liées au genre. Des préoccupations fréquemment accompagnées de difficultés de santé mentale concomitantes. Les évaluations devraient apprécier à la fois la résilience et la vulnérabilité dans les différents domaines du développement, et comporter un examen rigoureux de la santé mentale générale, y compris l’identité de genre, dans une perspective développementale. Une anamnèse développementale devrait intégrer, entre autres facteurs, le développement de l’attachement, la séparation d’avec les parents, le développement social et la trajectoire du développement du genre. Prendre en charge des profils développementaux et de santé mentale aussi complexes suppose un accès rapide à une expertise généraliste en santé mentale, capable d’intégrer les préoccupations liées au genre dans les processus diagnostiques et les interventions possibles. De tels diagnostics précoces et complets ont déjà été recommandés (par exemple Cass, 2024 ; Cass review, 2024 ; Kaltiala, 2025), mais principalement au sein des services psychologiques associés aux soins médicaux d’affirmation de genre (Turban et al., 2025). Nous proposons une étape supplémentaire : intégrer un diagnostic et des interventions inclusifs sur le plan du genre dans les CAMHS généraux. Autrement dit, y compris lorsque les enfants sont adressés pour des formes générales de psychopathologie suspectée, les questions relatives au genre devraient faire partie intégrante de la pratique psychodiagnostique, au même titre que les questions relatives au développement social, émotionnel, cognitif et psychosexuel. Le psychodiagnostic lié au genre s’en trouve normalisé et incorporé comme un élément de routine de la pratique psychodiagnostique.


En cas d’incongruence de genre, le diagnostic devrait viser à en évaluer l’impact (c’est-à-dire la dysphorie de genre) plutôt que l’incongruence elle-même. Naturellement, le psychodiagnostic général et la psychothérapie peuvent influencer les ressentis relatifs à l’identité de genre, comme ils pourraient influencer d’autres aspects de l’identité. C’est ce que décrivent de façon convaincante des psychothérapeutes travaillant dans les soins transgenres (par exemple Churcher Clarke & Spiliadis, 2019 ; D’Angelo, 2025 ; D’Angelo et al., 2021 ; Spiliadis, 2019). En cas de dysphorie de genre, cependant, de notre point de vue, l’objectif principal du diagnostic puis de la psychothérapie devrait porter sur la manière dont la dysphorie résultant de l’incongruence de genre peut être soulagée. La question centrale, dans ce contexte, est de savoir si l’intervention médicale constitue la solution la plus appropriée à la dysphorie de genre de l’adolescent.


Le modèle du stress minoritaire


Les CAMHS généraux sont particulièrement bien placés pour conduire ces évaluations et pour situer les questions d’identité de genre et de dysphorie de genre éventuelle dans un cadre psychologique et social plus large. Cependant, les professionnels de santé mentale des CAMHS généraux font fréquemment état d’un manque de formation (Cruciani et al., 2025). Cela rejoint notre expérience de cinq années de soins liés au genre. Conceptualiser la dysphorie de genre dans le cadre de la théorie du stress minoritaire (Minority Stress Theory, MST) pourrait offrir un niveau de compréhension supplémentaire (Hatzenbuehler, 2009 ; Wittlin et al., 2023), visant à aider les professionnels de santé mentale à comprendre comment les préoccupations liées au genre peuvent contribuer aux difficultés développementales. Les enfants et adolescents de notre centre décrivent fréquemment un sentiment envahissant « d’être différents » du fait de leur diversité de genre. Bien que ce sentiment soit souvent lié à l’incongruence de genre, il peut avoir de profondes implications pour la santé mentale, en particulier chez ceux qui sont exposés de façon disproportionnée au harcèlement ou à la discrimination (Hatzenbuehler & Pachankis, 2016). Si les MGAC peuvent soulager certains aspects de la détresse liée au genre, l’expérience plus large « d’être différent » persiste souvent. Cela peut tenir au fait que le traitement médical ne peut pas modifier entièrement ce sentiment de différence, mais peut aussi refléter d’autres facteurs contributifs, comme la neurodiversité. La MST fournit un cadre conceptuel précieux pour comprendre comment les facteurs de stress liés à la stigmatisation, distaux (harcèlement, discrimination) comme proximaux (stigmatisation intériorisée, peur du rejet), contribuent à l’augmentation des risques pour la santé mentale chez les jeunes transgenres. Cela vaut également pour les jeunes ayant d’autres statuts minoritaires. La MST ne remplace pas les perspectives développementales, neurobiologiques ou informées par le trauma ; elle les complète en identifiant des vulnérabilités psychosociales, des facteurs de protection et des occasions d’intervention dans la manière de faire face à la détresse liée au genre, au sein d’un contexte développemental plus large (Hendricks & Testa, 2012 ; Veale et al., 2017).


Descriptions de cas cliniques


Des études empiriques ont montré que les interventions psychothérapeutiques informées par la MST peuvent réduire le stress minoritaire et les schémas d’adaptation inadaptés tels que les schémas de soi négatifs, la honte et le manque d’affirmation de soi (Burger & Pachankis, 2024 ; Delozier et al., 2020 ; Exposito-Campos et al., 2023 ; Hatzenbuehler & Pachankis, 2016). Aux Pays-Bas, cependant, les longues listes d’attente et l’accès limité à la santé mentale générale demeurent des obstacles importants à un accompagnement rapide et complet. En conséquence, cet article présente quatre descriptions de cas anonymisés issus de notre consultation externe, correspondant à des adolescents typiquement adressés pour des MGAC. En utilisant la MST comme grille de lecture conceptuelle, nous explorons les déterminants de la dysphorie de genre dans ces cas et discutons des implications pour l’objet et le positionnement des interventions psychothérapeutiques. Nous abordons plus précisément les questions suivantes :


  • Comment la dysphorie de genre peut-elle être comprise du point de vue de la MST ?

  • Quelles implications cela a-t-il pour l’objet et la conception du psychodiagnostic et des interventions psychothérapeutiques ?

  • Quel est le cadre le plus approprié pour proposer de telles interventions ?


Cet article soutient que l’intégration précoce des questions liées au genre dans la santé mentale générale de l’enfant et de l’adolescent est essentielle pour répondre de façon adéquate aux besoins complexes et divers des enfants et adolescents transgenres, et pour garantir des orientations plus ciblées et plus appropriées vers les MGAC.


Les vignettes présentées sont des cas anonymisés de notre consultation externe de genre. Les parents et les adolescents ont donné leur consentement éclairé, oral et écrit, à l’utilisation de ces descriptions de cas anonymisées. Ils ont été sélectionnés pour illustrer des éléments clés de la MST : des cas sans vulnérabilités supplémentaires, des cas caractérisés principalement par des sources de stress intrapsychiques ou interpersonnelles, et des cas comportant les deux. L’évaluation psychologique générale des quatre cas n’a révélé aucune préoccupation développementale supplémentaire significative.


Mandy, individu de 14 ans, assignée de sexe masculin à la naissance, qui s’identifie comme fille. Les évaluations (CBCL, YSR) ne montrent aucun trouble du comportement. Elle a exprimé une incongruence de genre dès son plus jeune âge et a grandi dans une famille stable et soutenante, avec des parents et une fratrie impliqués. À partir de 7 ou 8 ans, elle portait des vêtements de fille à l’école et était acceptée par ses pairs et le personnel, nouant des amitiés et participant à la vie sociale sans harcèlement. Son passage au collège s’est bien déroulé : elle se présentait comme une fille, a reçu du soutien, s’est fait des amis et a obtenu de bons résultats scolaires. Elle se sent attirée par les hommes. Bien qu’elle ait rencontré des remarques négatives occasionnelles, y compris sur les réseaux sociaux, elle s’est appuyée sur un fort soutien de sa famille et de ses amis et a fait preuve de résilience et de capacité à se défendre. L’école a traité les discriminations rapidement, maintenant un environnement sûr. Avec la puberté, sa dysphorie de genre s’est intensifiée, conduisant à un souhait de transition médicale et à une orientation vers des soins spécialisés. Du point de vue du stress minoritaire, Mandy appartient à un groupe minoritaire mais bénéficie de solides facteurs de protection, de facteurs de stress généraux minimes, d’un stress distal limité, et ne présente aucun signe de stress proximal ni d’image de soi négative.


Thom, individu de 13 ans, assigné de sexe féminin à la naissance, qui s’identifie comme garçon. Le CBCL et le YSR indiquent des problèmes internalisés significatifs, liés à l’humeur et à l’anxiété. Il éprouve une incongruence de genre depuis la petite enfance et vit dans une famille soutenante et très unie, avec trois frères et sœurs et des parents acceptants et impliqués. Thom exprime de façon constante une identité masculine depuis l’école primaire. Si son établissement est globalement accueillant, il rencontre des difficultés croissantes au lycée. Il porte des vêtements masculins et a quelques amis soutenants, mais se heurte aussi à des commentaires négatifs, à des mégenrages et à l’usage de son prénom de naissance. Thom se sent attiré par les filles. Bien qu’il fréquente aussi bien des garçons que des filles, il se sent souvent isolé lorsque son identité est mise en question. Thom subit des facteurs de stress distaux tels que des remarques désobligeantes sur les réseaux sociaux, des interactions négatives avec ses pairs et des représentations médiatiques préjudiciables. Plus déterminants encore sont les facteurs de stress proximaux : peur du rejet, faible estime de soi et anxiété sociale. Il tend à éviter la confrontation et à se replier, ce qui aggrave son isolement. Malgré un soutien familial solide, ses capacités d’adaptation sont limitées. Il a la conviction forte que les MGAC amélioreront son acceptation sociale et sa confiance en lui.


Gino, individu de 16 ans, assigné·e de sexe féminin à la naissance, qui s’identifie comme non binaire. Le CBCL et le YSR montrent des problèmes internalisés infracliniques liés à l’humeur et à l’anxiété. Iel vit avec sa mère et son cadet dans un contexte de séparation parentale et de difficultés financières. Sa mère est soutenante, mais son père peine à accepter l’identité de Gino, ce qui génère du stress. Gino trouve du soutien dans la communauté LGBTQ+ et fait preuve de résilience, avec une image de soi globalement positive et une acceptation de soi modérée. Gino n’a pas d’orientation sexuelle fixée. À l’école, Gino est majoritairement accepté·e et a des amis soutenants, même s’iel se heurte à des remarques désobligeantes occasionnelles, à des mégenrages et à des interactions négatives en ligne. Les stéréotypes sociaux sur les identités non binaires accroissent parfois le sentiment d’aliénation. Malgré ces facteurs de stress distaux, le stress proximal reste relativement faible, Gino ne rapportant pas de fortes craintes de rejet au sein de son groupe de pairs. Son système de soutien, en particulier sa mère et la communauté, fait tampon contre le stress extérieur.


Du point de vue du stress minoritaire, Gino éprouve à la fois des facteurs de stress généraux (séparation familiale, difficultés financières) et des facteurs de stress minoritaires (harcèlement, mégenrage, faible représentation). Son image de soi positive est protectrice, mais la relation tendue avec son père demeure une source majeure de détresse émotionnelle.


Levan, individu de 15 ans, assigné de sexe féminin à la naissance, qui s’identifie comme garçon. Le CBCL et le YSR indiquent des problèmes internalisés significatifs (humeur, anxiété) ainsi qu’un comportement externalisé. Il vit avec ses parents et son frère cadet dans un environnement familial stressant, marqué par des difficultés financières et une forte pression professionnelle parentale, sources de tensions et d’un soutien émotionnel limité. Levan éprouve également des difficultés de régulation de l’humeur, des compétences sociales et des accès émotionnels, qui pèsent davantage encore sur la dynamique familiale. Il explore encore son orientation sexuelle. Levan a un réseau social limité en présentiel et communique principalement en ligne, où il trouve une certaine acceptation. À l’école, il connaît de fortes difficultés sociales, peu d’amitiés et un harcèlement fréquent lié à son identité de genre, incluant mégenrages et remarques désobligeantes. Ces facteurs de stress distaux accroissent son sentiment d’isolement. Les facteurs de stress proximeaux sont également marqués : Levan a une image de soi négative, une faible estime de soi et des difficultés à nouer des relations. Ses capacités d’adaptation limitées et ses problèmes de régulation émotionnelle entraînent des accès et un repli, qui aggravent son isolement social.


Du point de vue du stress minoritaire, Levan est confronté à la fois à des facteurs de stress généraux (tensions familiales, problèmes financiers) et à des facteurs de stress minoritaires (harcèlement, discrimination). Ceux-ci interagissent et intensifient sa détresse. S’il trouve du soutien dans les espaces LGBTQ+ en ligne, l’absence de soutien en face à face et de stratégies d’adaptation efficaces limite sa résilience et son bien-être émotionnel.


Le rôle de la santé mentale générale pour les enfants et les adolescents : vers des soins inclusifs


Les descriptions de cas présentées illustrent la complexité développementale de grandir avec une incongruence de genre et une dysphorie de genre. La théorie du stress minoritaire (Meyer, 2003) fournit un cadre précieux pour comprendre ces expériences non seulement d’un point de vue médical ou individuel, mais aussi dans un contexte psychosocial plus large. L’accent n’est pas mis sur l’étiologie de l’incongruence de genre ou de la dysphorie de genre, mais sur la façon dont ces expériences interagissent avec les forces et les vulnérabilités individuelles. Ces cas soulignent l’importance de soins de santé mentale accessibles et inclusifs pour les personnes transgenres, en montrant que le degré de détresse psychologique est fortement influencé par le soutien social (Hatchel & Marx, 2018 ; Olson et al., 2016 ; Spivey & Edwards-Leeper, 2019 ; Wittlin et al., 2023) et par les mécanismes d’adaptation (Russell & Fish, 2016 ; Tankersley et al., 2021). Des interventions psychothérapeutiques ciblant les facteurs de stress minoritaires proximaux comme distaux peuvent améliorer le fonctionnement psychologique et le bien-être, même avant toute transition médicale (Hatzenbuehler, 2009 ; Hendricks & Testa, 2012 ; Kuper et al., 2020 ; Pachankis et al., 2022).


Les quatre cas mettent en évidence le rôle vital que peuvent jouer les interventions non médicales dans la promotion du bien-être des jeunes de la diversité de genre :


  • Mandy bénéficie d’un fort soutien familial et social. Malgré des facteurs de stress externes, elle fait preuve de résilience. Le soutien psychologique devrait viser à aligner les attentes relatives aux interventions médicales sur des objectifs plus larges de qualité de vie.

  • Thom se concentre principalement sur des solutions médicales durant de longues périodes d’attente, laissant ses vulnérabilités sous-jacentes sans réponse. Cela met en évidence le besoin d’interventions psychologiques précoces pour renforcer l’estime de soi et la formation de l’identité.

  • Gino fait face à des difficultés émotionnelles liées aux tensions familiales, en particulier avec son père. Une thérapie familiale pourrait améliorer la communication, réduire les facteurs de stress généraux comme minoritaires, et soutenir sa trajectoire développementale.

  • Levan cumule de multiples facteurs de stress et des ressources d’adaptation limitées. Il nécessite des soins psychothérapeutiques complets, centrés sur la régulation émotionnelle, l’estime de soi, les compétences sociales et la résilience face au harcèlement et au mégenrage. Une thérapie familiale pourrait également être bénéfique.


L’importance des soins psychologiques d’affirmation de genre avant le début des soins médicaux d’affirmation de genre (MGAC)


Les disparités de santé mentale entre les jeunes transgenres et cisgenres ne peuvent, au mieux, être que partiellement corrigées par les soins médicaux d’affirmation de genre. La détresse psychologique ne provient souvent pas de la seule incongruence de genre, mais de l’interaction entre l’identité individuelle et les réactions familiales, sociales et sociétales à celle-ci. Bien que les MGAC soient précieux pour certains, ils ne peuvent à eux seuls répondre aux inégalités de santé mentale plus larges entre jeunes cisgenres et transgenres (Das et al., 2023, 2024). Les soins psychologiques d’affirmation de genre (Psychological Gender-Affirming Care, PGAC) représentent donc une composante tout aussi essentielle de soins de genre complets (Loopuijt et al., 2025).


À ce jour, les PGAC ont fait l’objet d’une attention scientifique limitée, peut-être en raison de leur association perçue avec des pratiques ayant pour objectif premier de résoudre l’incongruence de genre. Les PGAC sont pourtant nettement affirmatifs : ils soutiennent et accompagnent l’expérience de genre de l’enfant ou de l’adolescent plutôt que de la remettre en question (Delozier et al., 2020 ; Exposito-Campos et al., 2023). Le passage aux MGAC, en revanche, ne va pas de soi.


Le cadre proposé par Hatzenbuehler (2009) souligne l’importance d’intégrer stress minoritaire et résilience psychologique. Il met en évidence la manière dont la régulation émotionnelle, le fonctionnement social et interpersonnel, et le traitement cognitif médiatisent les effets du stress minoritaire sur le bien-être. Bien que ce modèle ait été initialement développé pour les populations de minorités sexuelles, son application aux jeunes transgenres apporte des éclairages précieux (Hatzenbuehler & Pachankis, 2016 ; Hendricks & Testa, 2012 ; Veale et al., 2017).


Une évaluation psychologique générale reste essentielle, une évaluation qui prenne en compte l’histoire développementale dans de multiples domaines et qui puisse intégrer des modèles supplémentaires pertinents pour les préoccupations psychologiques (voir par exemple Zucker et al., 2014). Un autre exemple pertinent est le modèle de sensibilité au rejet (Feinstein, 2020), qui décrit l’impact des expériences précoces de rejet parental. Ces modèles rejoignent la MST en comprenant la sensibilité au rejet comme un contributeur important au stress proximal.


Les soins devraient se concentrer sur le renforcement de la résilience dans la gestion de l’impact de l’incongruence ou de la dysphorie de genre dans la vie quotidienne, et sur le soutien de la confiance du jeune à exprimer son identité de façon authentique. La MST s’accorde étroitement avec cet objectif en plaçant au centre l’impact psychologique « d’être différent ». Elle accorde toutefois moins d’attention au contexte sociétal dans lequel le stress minoritaire se développe.


De véritables soins d’affirmation de genre doivent s’inscrire dans une politique d’affirmation de genre, des politiques qui favorisent une société inclusive à l’égard de la diversité de genre. La vulnérabilité persistante des personnes transgenres à la violence et à la discrimination, y compris comparativement à d’autres groupes minoritaires, montre qu’une telle inclusivité reste à réaliser (FRA, 2024).


Si la MST offre un cadre clinique robuste, elle présente aussi plusieurs limites. Elle tend à mettre l’accent sur la vulnérabilité et la pathologie plutôt que sur la résilience ou les aspects positifs du développement identitaire, comme l’euphorie de genre. La MST néglige également d’autres mécanismes liés au stress minoritaire intériorisé, tels que ceux décrits par le modèle de sensibilité au rejet (Feinstein, 2020), qui explique comment des expériences précoces de rejet par des personnes significatives peuvent accroître la sensibilité à des rejets sociaux ultérieurs.


Une critique en partie connexe est que la MST accorderait une place trop importante au stress minoritaire comme conséquence de la stigmatisation, sans prendre suffisamment en considération l’hypothèse selon laquelle des individus présentant des vulnérabilités préexistantes en santé mentale seraient plus susceptibles d’éprouver un stress minoritaire (Bailey, 2020). En outre, la MST n’intègre pas pleinement une perspective intersectionnelle, omission cruciale dans les contextes où de multiples identités marginalisées cumulent les obstacles à l’accès aux soins. Ces obstacles peuvent inclure des contraintes financières, une accessibilité limitée des services, un manque de connaissances des professionnels, et la crainte de discriminations ou de stigmatisations dans les milieux de soins (Hatchel & Marx, 2018 ; Linander et al., 2024).


La limite la plus importante de la MST tient à l’attention réduite qu’elle porte au contexte social plus large dans lequel le stress minoritaire se développe. Sans mesures politiques inclusives ni changement systémique, même les meilleurs efforts cliniques risquent de ne fonctionner que comme un « pansement » temporaire plutôt que comme une solution durable. La MST est une théorie psychosociale applicable dans un contexte thérapeutique.


Aux Pays-Bas, sur la base de nos échanges avec des professionnels de santé mentale des CAMHS, nous observons que la structure actuelle des soins transgenres peut facilement conduire à une orientation rapide vers des soins transgenres médicaux à plateau technique complet (Das et al., 2023, 2024). Nous y voyons une forme de médicalisation prématurée, avec une attention potentiellement insuffisante aux vulnérabilités psychologiques générales ou aux implications développementales du fait de « se sentir différent » dans l’enfance et l’adolescence.


Cette structure suppose implicitement un modèle linéaire : l’incongruence de genre conduit à la dysphorie, laquelle entraîne ensuite des difficultés de santé mentale, ce qui implique qu’aligner le corps sur le genre éprouvé constitue le remède principal. Le soutien empirique de ce modèle est cependant limité. Le matériel clinique suggère que certains jeunes, comme Levan et Thom, pourraient d’abord tirer davantage bénéfice d’approches thérapeutiques informées par le trauma ou systémiques. À la suite de telles interventions, des décisions éclairées et sensées peuvent être prises quant à la valeur ajoutée d’un traitement médical. La question centrale est donc de savoir si l’intervention médicale constitue la réponse la plus appropriée aux préoccupations de l’enfant ou de l’adolescent concerné.


Un psychodiagnostic précoce et intégratif au sein des CAMHS est donc crucial pour identifier le parcours de soins le plus approprié, un parcours qui peut inclure des MGAC, sans que ce soit nécessairement le cas, et certainement pas comme première étape par défaut (A. L. C. De Vries & Cohen-Kettenis, 2012 ; Tankersley et al., 2021). Renforcer la santé mentale généraliste et outiller les cliniciens pour traiter les questions liées au genre dans un cadre développemental et identitaire général constituent des étapes essentielles.


Intégrer le développement de l’identité de genre dans des évaluations plus larges de la formation de l’identité et du bien-être psychologique garantit que les interventions psychothérapeutiques ciblent les besoins contextuels et émotionnels. De telles interventions devraient se concentrer sur l’expérience vécue « d’être différent », plutôt que d’orienter automatiquement les jeunes vers des parcours médicaux (Ashley, 2021). La MST offre une grille de lecture clinique utile pour comprendre comment les facteurs de stress, les stratégies d’adaptation, le soutien social et la stigmatisation intériorisée contribuent à la détresse (Testa et al., 2015).


Perspectives futures


Cette discussion s’appuie sur cinq années d’expérience clinique dans les soins transgenres destinés aux jeunes, en intégrant les théories développementales de l’identité et les apports relatifs au stress minoritaire. Elle compare en outre ces perspectives aux résultats empiriques sur les effets des interventions médicales chez les jeunes de la diversité de genre.


Des recherches systématiques sont nécessaires pour évaluer la valeur ajoutée d’interventions psychothérapeutiques précoces au sein de la santé mentale générale et pour tester l’efficacité d’interventions informées par la MST. Des études longitudinales sont également nécessaires pour examiner la trajectoire développementale de la dysphorie de genre en lien avec les facteurs relevant de la MST (Van der Miesen et al., 2020).


Une approche plus contextuelle, mettant l’accent sur le soutien social, le concept de soi et les compétences d’adaptation, devrait précéder les interventions médicales dans la construction des résultats de santé mentale. Les cadres fondés sur la MST peuvent offrir une perspective intégrative prometteuse pour de telles approches.


Enfin, il est essentiel de réexaminer si un modèle principalement biomédical de la dysphorie de genre chez l’enfant et l’adolescent, tel que promu par les standards de soins de la WPATH version 8 (Coleman et al., 2022), rend adéquatement compte des dimensions psychologiques et socioculturelles complexes du développement identitaire et de la dysphorie de genre. Dans les standards de soins de la WPATH, les interventions psychothérapeutiques sont abordées principalement comme des mesures de soutien au traitement médical, lorsqu’il est indiqué. La psychothérapie n’y est pas décrite comme une intervention équivalente à part entière.


Les résultats des interventions médicales demeurent non concluants, ce qui suggère que le modèle biomédical seul ne peut pas expliquer adéquatement la dysphorie éprouvée par les enfants et les adolescents. Traiter la dysphorie de genre isolément des processus développementaux plus larges renforce cette perspective limitée. Il importe donc de distinguer incongruence de genre et dysphorie de genre. Si beaucoup de personnes éprouvent une incongruence, seules certaines développent une dysphorie, ce qui indique que l’incongruence n’est pas nécessairement source de détresse.


Comprendre pourquoi certains jeunes développent une dysphorie et d’autres non pourrait renvoyer à des différences dans la manière de composer avec la variation de genre. Notre approche au sein de la santé mentale ordinaire vise à renforcer cette capacité d’adaptation et à explorer si une meilleure adaptation peut réduire la dysphorie sans modifier la variation de genre elle-même. Si tel est le cas, les interventions psychologiques pourraient réduire le recours aux traitements médicaux. Intégrer la compréhension sociale et renforcer la résilience psychique pourraient ainsi contribuer à des soins véritablement inclusifs sur le plan du genre, en reconnaissant que les interventions médicales seules ne peuvent pas résoudre l’inégalité sociale.


Comme l’a formulé avec force une personne transgenre aux Pays-Bas (De Hingh, 2023) :


Ne nous donnez pas un mot du médecin, donnez-nous l’espace d’être nous-mêmes.

Appliquer la théorie du stress minoritaire comme cadre du soutien psychothérapeutique approfondit non seulement notre compréhension de la dysphorie de genre chez les jeunes, mais signale aussi un changement de paradigme, d’un modèle strictement médical vers un modèle développemental et biopsychosocial. Cette perspective appelle à repositionner les soins psychologiques comme la première étape, pleinement légitime, des soins de genre destinés aux enfants et aux adolescents.


Déclaration d’intérêts


Aucun conflit d’intérêts potentiel n’a été rapporté par les auteurs.


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Référence de l’article original : Horsman, H., & Verhaak, C. (2026). Strengthening the biopsychosocial perspective in youth transgender care. European Journal of Developmental Psychology. https://doi.org/10.1080/17405629.2026.2713430


Image de couverture : image officielle de la revue European Journal of Developmental Psychology, Routledge / Taylor & Francis Group.



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Traduction française réalisée par l’Observatoire La Petite Sirène (OPS) à partir de l’article original publié dans European Journal of Developmental Psychology (Routledge, Taylor & Francis Group), © 2026 Les auteurs, publié par Informa UK Limited sous le nom de Taylor & Francis Group, en libre accès sous licence Creative Commons Attribution (CC BY 4.0). Reproduit avec l’autorisation de l’éditeur. Article original : https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/17405629.2026.2713430.

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