Le grand désarroi des parents face aux ados qui veulent changer de sexe

Par Stéphane Kovacs

Publié hier à 19:07, mis à jour hier à 21:33

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Fille ou garçon, certains enfants ne se reconnaissent pas dans leur sexe de naissance. REKINA KATYA/Ekaterina - stock.adobe.com

ENQUÊTE - Qu’ils soient compréhensifs ou plus réfractaires, tous sont inquiets de voir leur enfant prendre des décisions aux conséquences irréversibles, et blâment un «effet de mode» sur les réseaux sociaux.

Un jour, ils ont reçu un SMS laconique. Une vidéo. Ou même un diaporama. Avec des mots, des expressions qu’ils ne connaissaient pas dans la bouche de leur enfant. Et plus aucune faute d’orthographe: «À partir de ce soir, vous m’appellerez Louise*», a écrit Louis*.

 

Un jour, leur ado leur annonce qu’il est transgenre, «sans aucun signe avant-coureur», et ces parents se trouvent «complètement désemparés». Alors que le ministère de l’Éducation nationale vient de publier une circulaire pour mieux «accompagner» les élèves trans, que l’Assemblée nationale vient de voter l’interdiction des «thérapies de conversion» visant à «modifier l’orientation sexuelle», mais aussi «l’identité de genre» d’une personne, ils se disent très inquiets: «Comment faire comprendre à nos enfants que leur mal-être n’est pas forcément dû à une transidentité? s’émeut Camille, qui s’emploie à rassembler d’autres parents dans un collectif, en lien avec la fédération internationale de parents Genspect. On a l’impression d’être plongé dans un monde de science-fiction, où énoncer le moindre conseil de prudence devient transphobe.»

 

Petit, Louis était «plutôt branché dinosaures, jamais robe à paillettes». Mais un jour, Corinne tombe sur des photos de son fils de 14 ans en sous-vêtements féminins sur Instagram. Il voulait juste «avoir des likes»… «Louis est plongé dans la culture manga du matin au soir, explique Corinne. Dans ces BD, les personnages passent d’un genre à l’autre sans problème. C’est un gamin haut potentiel, qui a été harcelé au collège. Chez nous, il est joyeux, curieux, mais il y a ces réseaux sociaux…» En mars 2020, il lui envoie un SMS: «Quand tu rentres, tu me dis ‘‘elle”». Ses parents l’entourent avec bienveillance. «Je lui ai trouvé les coordonnées d’un psy trans, je l’ai emmené au rayon fille, je lui ai même proposé de lui apprendre à mettre du fond de teint!», énumère Corinne. Mais le diagnostic de la psychologue est clair: Louis «n’est ni convaincu ni convaincant». «Il ne se reconnaît pas dans le modèle hypersportif et masculin de son père, mais ce n’est pas pour cela qu’il est une fille!, s’exclame sa mère. J’ai vu qu’il était allé sur des sites proposant des hypnoses en transe profonde pour faire une transition ‘‘male to female’’, ou encore une ‘‘bimbofication’’! Et qu’il avait écouté la séance quatre ou cinq fois! Je ne dis pas que cela n’existe pas, je dis juste qu’il doit y avoir un nombre infime d’enfants qui ne sont pas nés dans le bon corps. Mais si nous, parents, on émet une réserve, c’est tout juste si l’Aide sociale à l’enfance ne débarque pas…»

Issue «d’une famille de gauche, laïque, très ouverte aux questions LGBTQI+, je n’ai aucun problème avec le changement de genre, annonce d’emblée Camille. Mais quand notre fille nous a annoncé qu’elle voulait démarrer une transition, à 15 ans, nous nous sommes demandé si elle ne se jetait pas là-dedans comme dans une utopie, tempère-t-elle. Très sensible aux inégalités, à la crise climatique, à la montée de l’extrême droite, Anna a un QI élevé, des facilités pour toutes les matières, et du coup une anxiété: comment choisir? Elle n’arrête pas de changer d’avis… Les explorations adolescentes, moi je trouve ça bien, tant que ça n’est pas dangereux ni irréversible». Anna, qui «a vécu sa puberté sans malaise particulier», n’a jamais demandé à changer de pronoms ni de prénom. «Elle qui m’avait dit qu’elle ne prendrait jamais la pilule, parce que c’était dangereux pour la santé, m’annonce qu’elle veut des hormones!, s’étrangle Camille. Je ne mets pas du tout en doute sa souffrance, mais pour nous ce n’est pas la bonne explication. Elle a plein de raisons de se sentir différente, mais ce n’est pas grave d’être différente!»

 

«On est totalement démunis»

Trouver «des professionnels de santé qui pourraient l’aider» n’est pas une mince affaire. «Je ne voulais surtout pas un réac, mais pas non plus quelqu’un de militant, qui l’autoriserait à faire une mastectomie, qu’elle veut tout de suite!, lance la maman. La bienveillance, ce n’est pas forcément dire oui immédiatement!» En attendant, l’ado s’habille au rayon homme, ne s’épile plus, mais continue à se maquiller… et a commencé le tricot. Pas question cependant d’aller voir le gynéco. «À l’âge où elle devrait avoir ses premières relations amoureuses, elle veut changer de genre avant d’expérimenter cela, s’effare Camille. Elle me dit qu’elle est attirée par les gens pour ce qu’ils sont, et que c’est transphobe d’avoir des préférences génitales!»

Si elle veut changer de sexe, nous ne nous y opposerons pas. D’abord, il faut tout de même explorer d’autres pistes pour ce mal-être !

Alice, mère de Julie, bientôt 17 ans

Pas d’opposition frontale non plus dans la famille de Julie, bientôt 17 ans. «Si elle veut changer de sexe, nous ne nous y opposerons pas, assure sa mère Alice. D’abord, il faut tout de même explorer d’autres pistes pour ce mal-être!» À 13 ans, Julie a été agressée sexuellement par un adulte. Elle a longtemps été suivie à la Maison (des adolescents) de Solenn. Complexée par sa petite taille, elle a commencé à s’habiller de façon masculine, à manifester une préférence pour les filles. «En seconde, elle a eu une petite amie qui traversait une crise identitaire et a voulu, comme elle, prendre de la testostérone, raconte Alice. Depuis, toutes les amies qu’elle ramène à la maison arborent un prénom masculin.» Le psychiatre explique à Julie qu’il ne lui donnera pas de traitement avant que son problème psychologique soit résolu. «Du coup, elle ne veut plus voir ce médecin, et cherche à se procurer les hormones de son côté, s’affolent ses parents. On a fait l’effort de l’appeler Jules, mais ça ne lui suffit pas. Quand on lui dit“regarde ce qui se passe en Suède!”» (où le plus prestigieux hôpital refuse désormais les hormones aux mineurs, NDLR), elle nous rabroue d’un «transphobes!». Et quand on sait que des associations organisent des collectes pour la transition de personnes qui n’en ont pas les moyens…» Dans son lycée du centre de Paris, plusieurs jeunes ont annoncé être en transition. «Je suis entrée en contact avec un groupe de parents qui traversent les mêmes affres, à savoir le sentiment d’avoir un enfant embrigadé dans une secte, raconte Alice. Fugues à répétition, soirées alcoolisées, drogue… Même mode opératoire pour provoquer une rupture de communication avec l’entourage. On est totalement démunis. L’autorité, ce n’est plus nous, ce sont les réseaux sociaux.»

 

 

C’est d’ailleurs là que Julie a trouvé comment se procurer des bandes de compression pour cacher sa poitrine. «Un jour, je l’ai entendue hurler de douleur, raconte sa mère: elle avait porté cette bande bien plus que les 4 à 6 heures recommandées et n’arrivait plus à la décoller!» Chez Trans-Missie, un site de vente en ligne d’accessoires pour personnes trans, basé aux Pays-Bas, on assure avoir «de plus en plus de clients français». Pour les garçons qui veulent devenir filles, des corsets créent «une silhouette féminine parfaite» et des culottes au tissu «correctif extra-fort» «masquent votre pénis aussi efficacement et confortablement que possible». Ces culottes qui «fournissent un sentiment de féminin» existent à partir de la taille 5 ans… Pour les filles en transition, des petites prothèses péniennes «permettent d’uriner debout» et sont disponibles en trois couleurs, «vanille, caramel et chocolat».

«C’est comme si mon fils était sous emprise, qu’il s’était radicalisé»

Sur les forums où ces ados discutent, on peut lire «n’hésite pas à quitter tes parents…» «C’est comme si mon fils était sous emprise, qu’il s’était radicalisé, se désole une maman. Lui qui avait toujours été très proche de moi, s’est fermé à tout contact. Jusqu’à me lâcher: “Je ne t’aime pas, tu es toxique. De toute façon, l’amour maternel n’existe pas, c’est une construction sociale.”Une phrase qu’il n’a pas trouvée tout seul…»

L’an dernier, le suicide à Lille d’une lycéenne transgenre avait bouleversé l’institution scolaire. Dans le cadre de la Semaine contre les discriminations, organisée sous l’égide de l’Observatoire académique des LGBT+phobies, le lycée Fénelon, à Paris, avait invité Marie de la Chenelière, ancienne fonctionnaire de la Santé publique. «Je n’ai qu’un seul regret, c’est de ne pas avoir pu faire ma transition quand j’étais jeune», débute la conférencière, selon la vidéo disponible en ligne. PowerPoint à l’appui, elle énumère ensuite les «gains» à la transition: «L’authenticité, l’énergie, la créativité, l’estime de soi.» Mais n’évoque, comme aspect négatif, que… «les infections urinaires» plus fréquentes. «Que faire si vous êtes trans? Allez sur internet, recommande-t-elle, mais gardez votre sens critique, car vous avez des sites - religieux ou autres - qui vont vous expliquer gentiment qu’il faut bien réfléchir, faut pas changer de genre.» Personne, ensuite, pour nuancer son «approche transaffirmative», qui prend acte de «l’autodiagnostic que nous faisons sur nous-mêmes». La proviseur de l’époque, Stéphanie Motta-Garcia, aujourd’hui à Henri IV, «ne souhaite pas» répondre au Figaro.

Les préconisations médicales les plus récentes sont de ne pas laisser l’enfant entamer de transition avant d’avoir effectué un suivi psychothérapeutique long

Camille, mère de Louis

Aucun député non plus n’a répondu à Camille, qui leur avait pourtant écrit avant le vote sur les thérapies de conversion. «La dysphorie de genre est une souffrance qui disparaît dans la plupart des cas à l’âge adulte, plaidait-elle. De nombreux cas sont liés à des syndromes de stress post-traumatiques, à l’autisme et aussi au haut potentiel. Les préconisations médicales les plus récentes sont de ne pas laisser l’enfant entamer de transition (ni sociale, ni surtout hormonale ou chirurgicale), avant d’avoir effectué un suivi psychothérapeutique long.» Lors des débats à l’Assemblée, la droite avait insisté: «Sera-t-il toujours permis aux parents d’accompagner l’enfant en le conduisant par exemple à consulter un psychothérapeute?» La rapporteur, Laurence Vanceunebrock (LREM) avait balayé «cette notion de “dysphorie de genre” de nature psychiatrique, utilisée par nos détracteurs pour laisser percevoir la transidentité comme pathologique: on peut qualifier les pratiques en ce sens de thérapies de conversion.» Créer un délit spécifique pour empêcher ces «pratiques, comportements ou propos répétés», certes, mais ne pas proposer toutefois «des peines trop lourdes», avait appuyé la députée, cela «retiendrait peut-être les victimes de déposer plainte contre leurs parents, pour juste des propos, ou quelque chose de minime»…

Julie - «ou les associations qui la manipulent», soupirent ses parents - n’a en tout cas pas attendu le passage du texte au Sénat: en fugue depuis le week-end dernier, elle a «demandé à son avocat» de porter plainte contre eux, pour «harcèlement moral».

*Tous les prénoms ont été changés.