Sexe, genre et identité de genre : plaidoyer pour une clarté conceptuelle
- La Petite Sirène

- il y a 12 heures
- 9 min de lecture
Article scientifique en accès libre Sex, Gender and Gender Identity: A Case for Conceptual ClarityLandén, M. (2026). Sex, Gender and Gender Identity: A Case for Conceptual Clarity. Acta Paediatrica. https://doi.org/10.1111/apa.70686
A propos de Mikael Landén :
Mikael Landén est psychiatre et chercheur suédois, spécialiste des troubles affectifs, notamment des troubles bipolaires, de la dépression et de leurs déterminants génétiques et neurobiologiques. Ses travaux portent sur les mécanismes des maladies psychiatriques, avec pour objectif d'améliorer leur compréhension, leur diagnostic et leur prise en charge.
Docteur en médecine depuis 1991, il est devenu spécialiste certifié en psychiatrie en 1999, année où il a également obtenu son doctorat en médecine. Nommé professeur associé au Département de neurosciences cliniques de l'Université de Göteborg en 2004, il est professeur titulaire dans cette université depuis 2009.
Ses recherches, reconnues à l'international, sont principalement consacrées aux troubles affectifs et contribuent au développement d'une psychiatrie fondée sur les données scientifiques.
Publié le 13 juillet 2026
Pendant la majeure partie du XXe siècle, la transsexualité — aujourd’hui plus communément appelée « dysphorie de genre » — était une condition extrêmement rare. Lorsque j’ai recensé toutes les demandes de changement légal de sexe déposées en Suède entre 1972 et 1992, la moyenne s’élevait à environ douze personnes par an [1]. Depuis lors, la situation a radicalement changé. À partir de 2013 environ, les orientations d’enfants et d’adolescents vers des services spécialisés dans les questions de genre ont fortement augmenté, en particulier chez les adolescentes enregistrées à la naissance comme de sexe féminin. Des évolutions comparables dans les schémas d’orientation ont été signalées dans plusieurs autres pays.
La question clinique n’est donc plus de savoir comment les services de santé doivent prendre en charge un petit groupe d’adultes atteints d’une pathologie rare, mais comment les cliniciens, les chercheurs et les décideurs politiques doivent appréhender le genre, l’identité et la détresse psychologique chez les jeunes, à une époque marquée par les réseaux sociaux, la politique identitaire et l’évolution rapide des normes sociales.
1 Confusion conceptuelle
Le débat actuel sur le sexe et le genre est marqué par une confusion conceptuelle considérable. Les termes « sexe », « genre » et « identité de genre » sont souvent utilisés de manière interchangeable, alors qu’ils renvoient à des concepts différents. Le sexe biologique trouve son origine dans la reproduction. Les êtres humains, comme les autres animaux, sont conçus pour produire soit de petits gamètes (spermatozoïdes), soit de grands gamètes (ovules), qui fusionnent lors de la fécondation pour former un nouvel individu de sexe masculin ou féminin. Dans ce sens biologique, le sexe est binaire.
Les traits humains ne sont toutefois pas binaires. La sélection sexuelle a produit des différences moyennes entre les sexes au niveau des traits physiques et psychologiques — les hommes sont en moyenne plus grands que les femmes, les femmes sont en moyenne moins agressives physiquement que les hommes — mais ces traits se recoupent considérablement entre les sexes et ne font pas partie de la définition du sexe en soi. Une femme exceptionnellement grande et agressive ne se situe pas pour autant à mi-chemin entre les sexes. Elle reste sans équivoque une femme — c’est-à-dire un individu dont l’organisation reproductive est orientée vers la production de grands gamètes — et occupe simplement l’une des extrémités de la fourchette normale de taille et d’agressivité au sein de son propre sexe. Les traits qui diffèrent en moyenne entre les hommes et les femmes varient de manière continue au sein de chaque sexe, mais cette variation intra-sexuelle ne fait pas du sexe biologique lui-même un spectre.
Les rôles de genre, en revanche, correspondent à des attentes culturelles quant à la manière dont les hommes et les femmes sont censés se comporter. Une fille dont les centres d’intérêt correspondent davantage aux rôles de genre traditionnellement masculins, ou un garçon dont les centres d’intérêt correspondent à ceux traditionnellement féminins, n’en deviennent pas pour autant moins féminins ou moins masculins, ni n’occupent une position intermédiaire sur un spectre de sexe.
La nature binaire du sexe biologique n’impose aucune contrainte quant à la manière dont les individus mènent leur vie. En dehors de la reproduction, un homme et une femme peuvent être aussi similaires ou aussi différents dans leurs centres d’intérêt, leur personnalité, leur apparence et leurs choix de vie que n’importe quelles autres deux personnes. Un risque apparaît toutefois lorsque les centres d’intérêt et les personnalités sont interprétés à travers le prisme de stéréotypes de genre rigides. Les individus peuvent en venir à se percevoir comme atypiques et commencer à remettre en question leur sexe plutôt que le stéréotype lui-même.
Le terme « identité de genre » a été inventé dans les années 1960, mais ce n’est que plus tard qu’il s’est généralisé. Il est désormais couramment utilisé dans des contextes allant des questionnaires de santé aux enquêtes auprès des consommateurs. Dans un nombre croissant de juridictions, la reconnaissance juridique du genre repose désormais explicitement sur ce concept. La Suède, par exemple, a adopté une telle législation en 2025. Malgré son importance juridique et clinique croissante, l’identité de genre reste toutefois mal définie. Les définitions existantes la décrivent généralement comme le sentiment interne qu’a une personne de son genre, sans définir de manière indépendante le genre lui-même, ce qui rend le concept difficile à opérationnaliser et à distinguer d’autres concepts apparentés [2].
Pour la plupart des gens, cette ambiguïté conceptuelle n’a guère de conséquence pratique. Ils se savent hommes ou femmes sans pour autant vivre cela comme une identité distincte. Cela n’avait pas non plus grande importance lorsque la dysphorie de genre était un trouble rare touchant un groupe restreint et relativement homogène d’adultes ayant la conviction persistante d’appartenir au sexe opposé. Cela prend toutefois une importance considérable lorsque le concept mal défini d’identité de genre est appliqué à une population d’enfants et d’adolescents en forte croissance et cliniquement hétérogène.
2 La dysphorie de genre : une détresse, pas seulement une question d’identité
Sur le plan clinique, la dysphorie de genre a traditionnellement été considérée comme une source de détresse psychologique plutôt que comme une question d’identité en soi. Ce diagnostic désigne la détresse qui peut survenir lorsqu’une personne ressent un décalage entre son expérience et son corps sexué. Ce concept est apparu au milieu du XXe siècle, alors que les cliniciens cherchaient à comprendre et à aider les personnes vivant un conflit persistant entre leur corps et leur perception d’elles-mêmes. Les preuves démontrant que la transition médicale et chirurgicale améliore les résultats à long terme ont toujours été limitées, en grande partie parce qu’il n’a pas été possible de mener des études contrôlées. Historiquement, cela n’était pas considéré comme une préoccupation urgente, car le traitement ne concernait qu’un petit nombre d’adultes bien informés qui sollicitaient eux-mêmes ces interventions.
Aujourd’hui, la situation est fondamentalement différente. Au lieu d’une poignée d’adultes chaque année, les services accueillent désormais un nombre d’enfants et d’adolescents en forte augmentation. Les raisons de cette hausse restent incertaines. L’évolution des normes sociales, la culture d’Internet, l’accès accru aux soins liés au genre et l’attention médiatique croissante portée aux questions transgenres sont autant de facteurs plausibles. Une proportion importante de jeunes orientés vers des services spécialisés pour une dysphorie de genre présente des troubles psychiatriques concomitants ou des antécédents de traumatisme, et certains rapportent que leur dysphorie de genre est apparue de manière relativement soudaine au cours de l’adolescence. Rien de tout cela ne signifie que leur détresse n’est pas réelle. Cela indique toutefois que les cliniciens sont désormais confrontés à une population de patients considérablement plus complexe que par le passé, une population mal prise en charge par des modèles explicatifs simplistes tels que l’hypothèse selon laquelle chaque individu posséderait une identité de genre innée qui ne demande qu’à être découverte.
3 Réévaluation des données scientifiques justifiant l’intervention médicale
Au début du XXIe siècle, un modèle thérapeutique international s’est imposé, dans lequel la suppression de la puberté suivie d’un traitement hormonal de transition a fini par être considérée comme une intervention importante, voire parfois vitale, pour les adolescents souffrant de dysphorie de genre. Ces traitements étaient largement présentés comme réversibles et peu risqués. En 2015, par exemple, l’Office national suédois de la santé et du bien-être a recommandé que les services veillent à ce que les bloqueurs de puberté soient mis en place « sans délai », même chez les adolescents ne présentant qu’une dysphorie de genre probable, décrivant la suppression de la puberté non seulement comme un moyen d’atténuer la détresse, mais aussi comme « un outil permettant de confirmer le diagnostic de dysphorie de genre avant de prendre des décisions concernant un traitement hormonal de substitution ».
Le Conseil national de la santé et du bien-être a révisé ses recommandations à la suite d’une revue systématique menée par l’Agence suédoise d’évaluation des technologies de santé et des services sociaux [3], qui a conclu à l’insuffisance des preuves concernant les bénéfices présumés de ces traitements, alors que leurs risques sont bien documentés. Les risques liés aux bloqueurs de puberté ayant été jugés supérieurs à leurs bénéfices potentiels, ce traitement ne devrait désormais être proposé que dans des circonstances exceptionnelles ou dans le cadre de la recherche. Plusieurs autres pays européens ont réexaminé ce modèle de traitement pour des motifs similaires. La réévaluation la plus largement débattue est celle du rapport Cass en Angleterre, qui a conclu que les données étayant l’intervention médicale chez les enfants et les adolescents présentant une dysphorie de genre étaient faibles [4]. Ce rapport a également critiqué la qualité de l’évaluation clinique, faisant valoir que de nombreux jeunes avaient été orientés trop rapidement vers une prise en charge médicale plutôt que de bénéficier de soins holistiques et pluridisciplinaires.
Une récente étude finlandaise menée à l’échelle nationale à partir de registres a suscité un vif intérêt [5]. Elle portait sur l’ensemble des jeunes orientés vers des services spécialisés dans les questions de genre en Finlande entre 1996 et 2019 et a révélé que près de la moitié d’entre eux avaient bénéficié de soins psychiatriques avant leur première évaluation dans une clinique spécialisée dans l’identité de genre. Le recours aux services psychiatriques spécialisés a considérablement augmenté chez les personnes ayant par la suite suivi un traitement hormonal, un résultat difficile à concilier avec l’affirmation selon laquelle les traitements médicaux d’affirmation de genre améliorent la santé mentale. Parmi les points forts de cette étude figurent sa couverture nationale, un suivi complet, des résultats objectifs issus des registres plutôt que basés sur des déclarations des patients, ainsi qu’une durée de suivi nettement plus longue que celle des études précédentes. Toutefois, comme toute étude observationnelle, elle ne permet pas d’établir que le traitement de la dysphorie de genre ait lui-même causé l’augmentation du recours aux services psychiatriques, et les raisons sous-jacentes de cette augmentation restent inconnues.
Le débat se poursuit. Les partisans d’une intervention médicale précoce soulignent la profonde détresse vécue par les jeunes atteints de dysphorie de genre et affirment que les revues systématiques de la littérature sous-estiment ses bénéfices cliniques. Les détracteurs rétorquent que ces interventions peuvent avoir des conséquences irréversibles sur la fertilité, la fonction sexuelle et le développement physique des enfants et des adolescents, qui n’ont peut-être pas encore la maturité nécessaire pour en apprécier les implications à long terme.
Ces deux points de vue ont leur mérite. L’incohérence de genre peut entraîner une souffrance psychologique importante et il est compréhensible que les cliniciens souhaitent y remédier. Certaines personnes souffrant de dysphorie de genre tirent profit d’une intervention médicale ou chirurgicale. Dans le même temps, de nombreux jeunes patients présentent des tableaux cliniques plus complexes et leur pronostic à long terme reste incertain. Des recherches supplémentaires sont nécessaires pour clarifier l’évolution naturelle de la dysphorie de genre chez les enfants, déterminer dans quelle mesure le traitement des troubles psychiatriques associés peut en soi soulager la détresse, identifier les adolescents les plus et les moins susceptibles de bénéficier d’une intervention médicale, et évaluer les conséquences à long terme du traitement hormonal. Tant que ces données ne seront pas disponibles, le principe de précaution doit prévaloir : primum non nocere.
4 Au-delà de la médecine : sexe, autodéclaration et politique publique
Ce débat dépasse en fin de compte le cadre de la médecine. Tout au long de l’histoire de l’humanité, le sexe d’une personne a été considéré comme identifiable à partir de caractéristiques observables. Ces dernières années, un nombre croissant de pays ont défini le sexe juridique en se fondant uniquement sur l’identité autodéclarée d’un individu plutôt que sur des caractéristiques observables par autrui. Cette évolution des fondements juridiques de la détermination du sexe mérite d’être examinée de près plutôt que d’être acceptée sans réserve. Elle soulève la question de savoir s’il est raisonnable que les pouvoirs publics, les services de santé et les organisations commerciales exigent des déclarations d’identité profondément personnelles sur des formulaires officiels et dans le cadre d’enquêtes de routine. Elle soulève également la question de savoir s’il ne serait pas préférable de conserver le sexe biologique comme catégorie principale, l’identité de genre servant de concept complémentaire pour comprendre l’expérience individuelle.
Article scientifique en accès libre Sex, Gender and Gender Identity: A Case for Conceptual ClarityLandén, M. (2026). Sex, Gender and Gender Identity: A Case for Conceptual Clarity. Acta Paediatrica. https://doi.org/10.1111/apa.70686


Commentaires