La face sombre de la conviction morale. Psychologie politique, sciences cognitives et neurosciences

ÉTUDE · ANNALS OF THE NEW YORK ACADEMY OF SCIENCES · 2025
Jean Decety, Michael S. Cohen et Qiongwen Cao — Université de Chicago
Article original publié dans Annals of the New York Academy of Sciences. DOI : 10.1111/nyas.70109. Reçu le 12 mars 2025, révisé le 29 août 2025, accepté le 9 septembre 2025. Publié en 2025, vol. 1553, p. 5-20. © 2025 les auteurs. Publié par Wiley Periodicals LLC pour le compte de la New York Academy of Sciences, sous licence Creative Commons Attribution (CC BY). Traduction française : OPS.
Résumé
La moralité est une caractéristique omniprésente des sociétés humaines, les normes sociales et les codes de conduite définissant les comportements acceptables et inacceptables d’une culture à l’autre. Notre sens moral, issu de l’évolution, facilite la vie en groupe en régulant les interactions interpersonnelles et en favorisant la coopération au-delà des liens de parenté. Les croyances morales tenues avec une grande certitude et perçues comme absolues et universellement applicables peuvent motiver un engagement puissant en faveur de la justice et une action collective bienveillante. Elles ont aussi une face sombre. La conviction morale peut nourrir le dogmatisme, l’intolérance et des actions punitives, y compris le vigilantisme et la violence. Cet article intègre des théories et des données empiriques issues de la psychologie sociale évolutionniste, des sciences cognitives, de la psychologie politique et des neurosciences, afin d’examiner les mécanismes à la fois ultimes et proximaux de la conviction morale. Cette approche interdisciplinaire clarifie l’architecture fonctionnelle et les conséquences potentiellement délétères de la conviction morale.
1. Introduction
La moralité est un aspect fondamental de notre humanité, qui contribue à la coopération à grande échelle. La mesure dans laquelle une personne considère qu’un sujet donné (par exemple l’égalité entre les sexes, la toxicomanie, le changement climatique, l’avortement, le suicide médicalement assisté ou la production commerciale de viande) relève du domaine moral a des conséquences étendues. C’est particulièrement le cas lorsque ces croyances sont tenues avec une forte conviction et perçues comme objectivement vraies et universellement applicables. De telles convictions morales peuvent motiver l’action collective et inspirer le courage de se dresser contre l’injustice, même à un coût personnel. Cependant, les convictions morales ont aussi une face sombre. Par exemple, les articles portant sur des questions fortement moralisées comme l’égalité raciale ou l’immigration ont plus de chances d’être partagés sur les réseaux sociaux, même lorsque l’information est fausse, et ce aussi bien par les libéraux que par les conservateurs aux États-Unis [1]. Les convictions morales peuvent alimenter la violence fondée sur la haine et saper le discours civique. Les plateformes en ligne en particulier regorgent de discours de haine visant l’appartenance ethnique, le genre et d’autres identités sociales, ce qui contribue à la diffusion d’idéologies extrémistes et cause un préjudice tangible à leurs cibles [2]. Fait important, dès lors qu’une question est fortement moralisée, elle a davantage de chances d’être perçue comme une croyance absolue et tenue avec une grande confiance, ce qui rend les personnes peu enclines à rechercher une information corrective et les conduit à être dogmatiques indépendamment de l’exactitude.
L’essentiel des travaux existants sur ce thème a été mené dans le cadre de la psychologie sociale, avec une attention centrée sur les fonctions de la conviction morale. Dans cet article, nous mettons davantage l’accent à la fois sur les causes ultimes et sur les mécanismes proximaux qui sous-tendent les convictions morales, tout en soulignant également leurs conséquences néfastes. La face sombre de la conviction morale présente un paradoxe à la fois intellectuellement intrigant et socialement pertinent. En nous appuyant sur des théories et des résultats empiriques issus de l’anthropologie évolutionniste, de la psychologie sociale, des sciences cognitives, de la psychologie politique et des neurosciences, nous adoptons une approche intégrative à plusieurs niveaux d’analyse afin de fournir une compréhension d’ensemble de ce phénomène. Cette perspective interdisciplinaire est particulièrement précieuse, car certaines des questions et des intuitions les plus intéressantes émergent à l’intersection de ces différentes disciplines.
Nous commençons par un bref aperçu des explications ultimes de la moralité, en insistant sur son rôle stratégique dans les dynamiques de groupe. Nous décrivons ensuite le processus de moralisation, par lequel des préférences ou des attitudes neutres se transforment en valeurs, acquérant une intensité émotionnelle et motivant le comportement. Nous examinons ensuite les caractéristiques déterminantes de la conviction morale (c’est-à-dire des croyances morales fortement tenues) et ses conséquences fonctionnelles négatives, telles qu’un refus de transiger. Nous explorons plus avant le domaine de la métacognition pour rendre compte de la rigidité cognitive souvent associée aux convictions morales. Dans la dernière section, nous discutons des mécanismes cognitifs et neuronaux sous-jacents à l’évitement de l’information, qui peut expliquer la résistance aux objections adressées aux croyances tenues moralement. Nous concluons en soulignant en quoi cette perspective intégrative offre un cadre théorique plus profond et plus complet pour comprendre les mécanismes qui sous-tendent la conviction morale et la métacognition (voir l’encadré 1 pour les définitions).
Encadré 1. Définitions des concepts employés
Croyances : attitudes propositionnelles dotées d’un contenu représentationnel et d’une véracité supposée. Les croyances n’ont pas besoin d’être conscientes ni formulées linguistiquement. Elles peuvent reposer sur des données factuelles, des expériences personnelles et des influences culturelles.
Système de valuation cérébral : ensemble de régions neuronales interconnectées encodant les valeurs subjectives. Ce circuit comprend le cortex préfrontal ventromédian (vmPFC), le cortex orbitofrontal, ainsi que des régions sous-corticales, en particulier l’aire tegmentale ventrale et le striatum ventral, comme composantes clés. Ce système peut attribuer des valeurs à différentes catégories d’objets, comme la nourriture, l’argent ou des idées abstraites, au moyen d’un modèle de monnaie neuronale commune. Cette valeur subjective guide la prise de décision et le comportement.
Coalition : les groupes sociaux, depuis les petites cliques d’amis jusqu’aux nations entières, et depuis les tribus jusqu’aux syndicats, existent parce que des individus sont motivés à les rejoindre et à y rester. Les coalitions sont constituées d’individus qui se comportent de manière à accroître le bien-être des autres membres.
Idéologie : ensemble de croyances organisées portant sur l’ordre souhaitable de la société et sur les moyens d’y parvenir. L’idéologie politique sert de force sociale qui organise les croyances et les attitudes relatives à la manière dont la société devrait être structurée et dont les individus devraient se comporter.
Évitement de l’information : refus d’accéder à une information disponible, même lorsqu’elle pourrait améliorer la prise de décision, parce qu’elle est déplaisante ou qu’elle remet en cause les vues existantes.
Métacognition : désigne la connaissance de ses propres pensées et processus cognitifs, ainsi que la régulation cognitive impliquée dans l’orientation de son apprentissage et de sa prise de décision à partir de cette connaissance.
Moralisation : consiste à attribuer une signification morale à des préférences ou à des actions jusque-là neutres.
Croyances morales : sous-ensemble spécifique de croyances impliquant des jugements sur ce qui est juste ou injuste. Ces croyances reflètent souvent des principes et des valeurs qui guident le comportement et façonnent les normes sociales.
Conviction morale : désigne des croyances ou des attitudes qu’une personne considère comme liées à des croyances morales fondamentales et à son sens fondamental du juste et de l’injuste. Les croyances et attitudes assorties d’un haut niveau de conviction morale sont perçues comme absolues, objectives et universelles.
Raisonnement motivé : se produit lorsque les individus utilisent leurs capacités de raisonnement pour interpréter, pondérer et écarter sélectivement les données factuelles d’une manière qui confirme leurs croyances.
Normes sociales : elles peuvent être classées comme injonctives ou descriptives. Les premières sont des attentes comportementales soutenues par des sanctions sociales ou matérielles, tandis que les secondes sont simplement des régularités de comportement, ce que la plupart des gens font dans une situation donnée.
Valeurs : forces motivationnelles (attraction ou répulsion) représentant une énergie potentielle et des désirs qui guident les décisions et motivent les actions.
2. L’évolution de la moralité et les dynamiques coalitionnelles
La sociabilité est une adaptation biologique à des pressions socio-écologiques [3]. La vie en groupe offre une meilleure protection contre les prédateurs, facilite l’accès à des ressources telles que l’information, la nourriture et les partenaires sexuels, ainsi que l’élevage des jeunes, tous éléments cruciaux pour la reproduction et la survie [4]. Les espèces qui vivent en groupe ont tendance à avoir une longévité supérieure à celle des espèces solitaires [5]. Les pressions écologiques ont rendu les humains particulièrement interdépendants pour leur survie, en installant un fort besoin de connexion sociale. Ces pressions les ont également conduits à rechercher l’autonomie, permettant à nos ancêtres de se distinguer au sein des groupes et, ce faisant, d’améliorer leurs chances de reproduction et leur statut social. Notre prédisposition aux préférences sociales et à la coopération a émergé par sélection naturelle, principalement en raison des bénéfices qu’elle procurait à nos ancêtres vivant en grands groupes [6]. Cela a exigé des systèmes complexes d’évaluation sociale permettant de distinguer les individus dignes de confiance, c’est-à-dire ceux qui étaient susceptibles de coopérer, de ceux qui ne l’étaient pas [7]. Les humains ont une capacité unique à créer des structures culturelles qui établissent des normes sociales, explicites et implicites, afin de réguler les comportements acceptables et la poursuite des objectifs, en les faisant respecter par des institutions conçues pour évaluer l’acceptabilité des comportements des individus et assigner des conséquences à la violation de ces normes [8].
La conception évolutionniste standard de la moralité soutient que les comportements et les intuitions morales ont évolué par sélection naturelle. Notre sens moral repose sur un ensemble de capacités qui se sont développées chez Homo sapiens comme moyen de favoriser la coopération au sein de groupes d’individus génétiquement non apparentés, afin de surmonter les défis venant aussi bien de l’intérieur que de l’extérieur du groupe [9-13]. La moralité constitue une puissante incitation à s’engager dans la coopération avec les membres de son groupe, coopération qui n’est pas enracinée dans le pur intérêt personnel.
De nombreuses évaluations morales portent sur des actions impliquant une forme de préjudice, comme la perte de la vie, un préjudice physique, la perte d’un bien légitime, l’atteinte à la vie privée ou d’autres atteintes à l’autonomie [14]. Au cœur du jugement moral, certains auteurs ont proposé un modèle cognitif large du préjudice, qui peut généralement être défini comme la perception d’un agent intentionnel causant un dommage à un destinataire vulnérable. Ce cadre cognitif fondé sur le préjudice est intuitif, enraciné dans des processus mentaux innés issus de l’évolution, tout en étant aussi façonné par l’apprentissage culturel, ce qui rend compte de diverses explications morales à travers les sociétés [15]. À l’appui de cette théorie, l’aversion au préjudice en tierce partie émerge tôt dans l’ontogenèse et constitue un fondement possible de la moralité [16]. Percevoir une autre personne subir un préjudice suscite une réponse neurophysiologique rapide, dès 62 ms après le stimulus, dans le sillon temporal supérieur postérieur droit (également connu sous le nom de jonction temporo-pariétale, rTPJ), une région qui joue un rôle critique dans la perception sociale et dans la prédiction des intentions sous-jacentes aux actions [17]. Des études utilisant l’électroencéphalographie à haute densité et des électrodes intracrâniennes ont démontré qu’un préjudice perçu induit une activité dans l’amygdale, une région qui détecte la saillance et la valence, en moins de 200 ms, puis active le vmPFC, qui encode la valeur des stimuli [17, 18]. Percevoir une autre personne subir un préjudice intentionnel entraîne une dilatation pupillaire accrue, indice fiable de l’éveil autonome, qui corrèle avec la réponse neuronale dans l’amygdale et la rTPJ [19]. Fait important, cette réponse est observée très tôt dans l’ontogenèse. Ainsi, une étude a montré que des nourrissons prélinguistiques âgés de 12 à 24 mois, à qui l’on présentait des clips vidéo d’un agent accomplissant soit un préjudice interpersonnel, soit une aide, et dont on mesurait les potentiels liés à l’événement, la densité de puissance et la pupillométrie [20], différenciaient le préjudice interpersonnel de l’aide interpersonnelle dès 300 ms après l’apparition du stimulus. Cette réaction rapide reflète une allocation automatique des ressources attentionnelles et un biais de négativité.
Une autre conception théorique, moins centrée sur le préjudice, pose que la moralité repose sur un ensemble d’adaptations biologiques et culturelles ayant évolué pour répondre aux problèmes de coopération récurrents dans la vie sociale humaine [21]. La moralité régule les échanges interpersonnels, facilite la coexistence et la coopération, canalise l’agressivité et aide à trouver un équilibre entre les intérêts individuels et les intérêts collectifs. La sélection naturelle a favorisé les adaptations permettant de réaliser les occasions d’interactions à somme non nulle mutuellement bénéfiques que la vie sociale rend possibles. En bref, nous sommes motivés par la moralité parce qu’elle est avantageuse au niveau individuel [11, 12].
L’évolution de la moralité peut s’être appuyée sur une sélection naturelle au niveau du groupe, mobilisant à la fois la coopération intragroupe et l’hostilité intergroupe [13, 22]. Les humains se sont toujours appuyés sur le soutien de leurs proches parents et d’individus non apparentés pour survivre et prospérer. Ce soutien a été indispensable dans de nombreux domaines de la vie sociale et économique. Tout au long de l’évolution humaine, le succès reproductif a dépendu de la propension d’individus génétiquement non apparentés à se soutenir mutuellement, à former des groupes et à adopter des identités sociales partagées [23]. Des pressions socio-écologiques sélectives ont favorisé une adaptation aux coalitions, sous la forme de programmes (heuristiques) qui incitent à former, maintenir, rejoindre, soutenir, reconnaître, défendre, exploiter, résister, subordonner, se méfier, combattre, s’opposer et même attaquer des coalitions [24]. Les coalitions sont constituées de groupes d’individus perçus par eux-mêmes et par les autres comme partageant une identité sociale, agissant comme une unité, défendant des intérêts communs et ayant des états mentaux partagés, ou un sentiment de « nous ». Notre espèce a évolué dans un contexte de compétition intergroupe intense, où les groupes composés de membres loyaux avaient plus de chances de réussir que ceux dont les membres étaient moins soudés [25]. En conséquence, des pressions sélectives ont façonné notre psychologie, donnant naissance à une disposition au tribalisme. La loyauté de groupe et les biais cognitifs qui lui sont associés sont présents dans toutes les sociétés humaines, distordant souvent les croyances en faveur de sa propre coalition. La fonction première qui a présidé à l’évolution des coalitions est l’amplification du pouvoir de leurs membres dans les conflits avec les non-membres [26]. De plus, assurer l’unité du groupe exige de punir ceux qui ne se conforment pas aux normes dominantes.
Le cadre de la psychologie coalitionnelle suggère que nuire intentionnellement à autrui peut être perçu comme plus ou moins louable selon les dynamiques de groupe et le contexte relationnel et culturel [27]. Les préjugés peuvent aller de l’agression verbale au conflit de groupe à grande échelle. Les actions sont considérées comme bonnes, justes, équitables, vertueuses ou moralement correctes lorsqu’elles s’accordent avec des contextes sociorelationnels spécifiques, et comme mauvaises ou injustes lorsque ce n’est pas le cas. Par exemple, les gens sont plus disposés à accepter des comportements agressifs, malhonnêtes ou autrement antisociaux dirigés contre un responsable politique du camp adverse que contre des personnes rencontrées dans la vie quotidienne, et cette tendance est plus marquée chez ceux qui déclarent une antipathie authentique et profonde envers l’exogroupe politique [28]. Même des actions violentes peuvent être moralement justifiées si elles défendent des normes sociales relationnelles au sein d’une famille, d’un groupe ethnique, d’une tribu, d’une religion ou d’une nation [29]. Les actions qui violent ces modèles relationnels sont considérées comme immorales. Pour que les relations prospèrent, les individus doivent trouver un équilibre entre des motivations concurrentes qui régulent le comportement et maintiennent l’ordre social.
Par conséquent, le cœur de notre psychologie morale est constitué de fondements permettant d’évaluer et d’orienter nos jugements et nos comportements, ainsi que ceux d’autrui (y compris les paroles, les émotions, les attitudes et les intentions), par référence à des modèles prescriptifs. Les comportements qui ne se conforment pas aux prescriptions relationnelles sont considérés comme des transgressions morales et suscitent des émotions telles que la culpabilité, la honte, le dégoût, l’envie ou l’indignation. Ces émotions motivent des sanctions, y compris des excuses, des réparations et des rectifications, ainsi que la modulation ou la rupture de la relation.
En accord avec la théorie de la psychologie coalitionnelle et avec la théorie de l’échange social heuristique, un ensemble substantiel de travaux montre que les individus dénigrent les membres déviants de leur propre groupe afin de protéger celui-ci des menaces pesant sur son identité sociale, phénomène connu sous le nom d’« effet brebis galeuse ». Les gens manifestent une préférence plus marquée pour des punitions d’exclusion à l’encontre des membres déviants de leur endogroupe, en raison d’une perception accrue de menace pour le groupe [30]. Les jeux économiques expérimentaux de punition en tierce partie démontrent également cet effet, montrant que les membres non coopératifs de l’endogroupe sont jugés plus sévèrement et punis plus sévèrement que les membres de l’exogroupe [31]. L’effet brebis galeuse est le plus prononcé lorsque des préoccupations motivationnelles liées au groupe sont activées, comme une forte identification au groupe, une menace perçue pour la réputation du groupe, ou la croyance que les membres partagent des caractéristiques similaires, en particulier en réponse à des violations de normes spécifiques au groupe [32]. Parce que les comportements immoraux des membres de l’endogroupe mettent en péril la réputation du groupe, ils déclenchent des motifs utilitaristes orientés vers l’exclusion en matière de punition.
Globalement, les comportements motivés par la moralité reposent sur des adaptations ayant évolué pour faciliter la vie en groupe et la coopération. Notre psychologie morale est ainsi, en partie, une extension naturelle des mécanismes cognitifs sous-tendant la formation des coalitions, ainsi que des adaptations à l’assortiment et à l’exclusion sociales.
3. Le processus de moralisation
La moralisation peut être conçue comme le degré auquel une pertinence morale est attachée à des actions (par exemple le chargement social), à des enjeux (par exemple l’avortement), à des entités (par exemple une pieuvre), à des objets non sensibles (par exemple une sculpture antique) et à des groupes (par exemple les personnes transgenres) [33]. Les facteurs qui contribuent à la moralisation peuvent être émotionnels, comme le fait d’éprouver des « émotions morales » à propos d’un sujet (par exemple le dégoût, l’indignation ou la culpabilité), ou cognitifs, lorsqu’un enjeu nouvellement moralisé est relié à une croyance morale existante, ou les deux [34]. Les associations entre croyances, attitudes et valeurs subjectives agissent comme un signal critique, car les valeurs guident les décisions et motivent l’action, comme discuté plus bas. Une croyance moralisée constitue une puissante force motivationnelle, qui oriente le comportement vers des résultats désirables et fait office de mandat impérieux quant à la manière de se conduire dans des circonstances spécifiques. La moralisation suscite des réponses émotionnelles plus fortes telles que la colère et le dégoût, mobilise le soutien à des causes connexes et influence la transmission de ces croyances entre les individus [36-39]. La moralisation peut intervenir au niveau individuel ou au niveau culturel [40]. Les normes de groupe, tant descriptives qu’injonctives, jouent un rôle dans la moralisation. L’information relative aux comportements qui constituent la norme descriptive influence profondément le degré auquel un comportement est perçu comme moral. Il importe de noter que cette conception descriptive de la moralisation est différente d’une conception normative [41].
Au cœur du processus de moralisation se trouve le rôle des valeurs. Les valeurs sont des construits motivationnels qui expriment ce que les individus considèrent comme important [42]. Elles façonnent nos attitudes envers ce qui est désirable ou indésirable, attirant ou répulsif, juste ou injuste. Plus largement, la valeur reflète la force et la direction des forces motivationnelles qui guident le comportement vers des résultats préférés. Elle représente l’intensité de l’attraction ou de l’aversion à l’égard d’un objet, d’une action ou d’une idée [43]. Cette capacité à attribuer une valeur d’une manière ou d’une autre et à prendre des décisions fondées sur ces valuations est une propriété fondamentale de tous les organismes biologiques. Ce processus motive et guide leurs actions. Les valuations se traduisent en computations neuronales. Elles fonctionnent comme un mécanisme d’assignation de coût qui détermine ce dont l’organisme devrait se « soucier », signal de ce que l’organisme doit payer en amont sur le plan énergétique [44]. La quantité d’énergie qu’un calcul obtient devrait être une mesure de sa valeur pour l’objectif d’ensemble. Du point de vue de sa théorie du champ, Lewin [45] proposait que les valeurs fonctionnent comme des champs de force. Elles représentent une énergie potentielle et un désir latent. Activées par une opportunité ou une menace, elles produisent des buts, conceptualisées comme champs de force, énergie cinétique et désir effectif [46]. Dans ce cadre, les motifs orientés vers un but opèrent comme des vecteurs à l’intérieur d’un champ de force, reflétant la propension de l’individu à s’approcher de buts à valence positive ou à éviter des résultats à valence négative.
Les valeurs non morales comme les valeurs morales sont substantiellement influencées par l’écologie sociale et la culture, qui façonnent par exemple notre manière de concevoir la beauté ou les dons caritatifs [47]. Fait important, les valeurs morales sont particulières en ce qu’elles permettent aux individus de récolter les bénéfices de l’existence sociale [48, 49]. Elles tendent à posséder des propriétés intrinsèques (valables en elles-mêmes) et, de ce fait, sont réfractaires à l’échange contre des ressources séculières ordinaires telles que l’argent [50]. Bien que les valeurs morales soient conceptuellement distinctes des valeurs non morales, leurs représentations neuronales se recouvrent largement avec celles impliquées dans d’autres types de valeurs. Conformément à la théorie de la réutilisation neuronale [51, 52], les travaux en neurosciences cognitives et en neuroéconomie indiquent que les valeurs subjectives d’une grande variété de résultats agréables ou aversifs sont encodées par un système domaine-général qui représente les valeurs monétaires. Le circuit neuronal engagé dans les décisions fondées sur la valeur (striatum ventral et vmPFC) ne joue donc pas seulement un rôle dans l’évaluation des choix primaires qui satisfont des besoins biologiques élémentaires comme la nourriture, l’eau et le sexe, mais aussi dans les choix secondaires, y compris les renforçateurs culturellement médiatisés comme l’argent et l’éloge [53]. Fait important, les renforçateurs secondaires peuvent, avec le temps, acquérir les caractéristiques des récompenses primaires : les artefacts culturels peuvent développer des signatures neuronales associées à la satisfaction des besoins biologiques [54, 55].
Les humains ont une capacité particulière à valoriser des objets arbitraires qui peuvent devenir des récompenses de haut statut. Par exemple, une activation sélective du circuit de la récompense a été détectée chez des chrétiens danois pratiquants invités à prier en silence pendant qu’ils étaient examinés en imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) [56]. Ce schéma d’activité neuronale n’a été observé que chez les participants qui prient régulièrement. Dans une autre étude auprès de participants mormons, la sensation de « ressentir le Saint-Esprit », centrale dans leur pratique dévotionnelle, était associée de manière fiable à l’activation du striatum ventral, du vmPFC et des circuits attentionnels préfrontaux [57]. Fait intéressant, l’activation du striatum précédait le pic du ressenti spirituel de 1 à 3 secondes. L’association d’idées abstraites et du circuit cérébral de la récompense peut interagir avec le traitement préfrontal de l’attention et des émotions, ce qui suggère un mécanisme par lequel des concepts religieux ou doctrinaux pourraient devenir intrinsèquement gratifiants et motiver les comportements.
Plus généralement, le jugement moral et la prise de décision partagent plusieurs composantes communes, telles que les représentations de valeur et l’apprentissage par renforcement. Il a été proposé que les valeurs fondées sur l’action et les valeurs fondées sur les résultats constituent deux représentations critiques au sein d’un cadre à deux systèmes rendant compte de la diversité des évaluations morales [58]. Selon ce cadre, les motivations des évaluations morales peuvent consister à valoriser la propriété intrinsèque des actions (par exemple « je ne mens pas parce que mentir est mal ») ou à valoriser les conséquences attendues des actions (par exemple « si je mens, cela causera du tort à la personne »). Une étude de neuroimagerie a examiné les différences fonctionnelles fondées sur la théorie du développement moral de Kohlberg [59], qui distingue trois niveaux de raisonnement moral : un niveau préconventionnel (motivé par l’intérêt personnel), un niveau conventionnel (motivé par l’adhésion à l’ordre social, aux règles et aux lois) et un niveau postconventionnel (motivé par des contrats sociaux et des principes éthiques universels). L’étude a mis en évidence des différences significatives d’activité cérébrale entre les individus situés au niveau postconventionnel du raisonnement moral et ceux situés aux niveaux préconventionnel ou conventionnel [60]. Plus précisément, les individus qui s’appuient davantage sur un raisonnement postconventionnel de haut niveau présentaient une activité neuronale accrue dans le système de la récompense, à la fois au repos et pendant les tâches de prise de décision. Bien que la nature précise de cette association ne soit pas spécifiée, ce résultat souligne l’importance de la récompense dans le raisonnement moral.
Les valeurs morales jouent un rôle significatif dans la formation de notre identité et dans l’influence exercée sur nos perceptions, notre prise de décision et notre comportement social. Moraliser des croyances et des attitudes accroît leur force en certitude et en importance, ce qui, en retour, motive l’engagement social. Présenter une action dans un cadre moral tend à produire des jugements plus intenses et encourage le comportement prosocial. Dans une série d’expériences, les participants devaient évaluer un ensemble d’actions quotidiennes (par exemple le recyclage) soit en termes moraux (moralement bon ou mauvais), soit en termes non moraux (pragmatiquement ou hédoniquement bon ou mauvais) [61]. Les résultats ont révélé que les évaluations morales conduisaient à des réponses plus rapides, à des jugements plus extrêmes et à une prescriptivité plus universelle, comparées aux évaluations non morales des mêmes actions. Ces résultats appuient l’hypothèse selon laquelle le cadrage moral favorise une pensée absolutiste, conduisant à des jugements plus catégoriques, polarisés et binaires.
La littérature examinée ici suggère un modèle graduel de la moralisation, c’est-à-dire que le degré auquel une pertinence morale est attachée à des enjeux, à des actions, à des principes ou à des entités se situe sur un continuum plutôt que de constituer une distinction catégorielle. Les croyances tenues avec conviction morale, comme discuté plus bas, tendent à présenter des niveaux élevés de moralisation, même si la mesure dans laquelle un enjeu est tenu avec conviction morale varie de manière non catégorielle. Plus précisément, tandis que la moralisation décrit le degré de transformation du non-moral en moral, l’amplification morale reflète l’accroissement de la force de la moralisation une fois qu’une valeur morale y a déjà été attachée. Ce concept se rapporte aux variations des niveaux de conviction morale [33].
4. Les caractéristiques de la conviction morale
Les croyances et attitudes morales se distinguent des autres croyances et opinions de plusieurs manières, en particulier lorsqu’elles sont tenues avec une forte conviction. Ces caractéristiques, objectivité, émotion et valeur intrinsèque, se renforcent mutuellement de manière souple. Les convictions morales s’enracinent dans des croyances fondamentales relatives au juste et à l’injuste fondamentaux, et sont considérées comme des standards applicables à tous les êtres humains, appelant une surveillance et un jugement de leurs actions [63, 64]. Elles résistent à être traitées par une analyse coût-bénéfice [65], et prédisent des conséquences sociales et politiques importantes.
Objectivité : les convictions morales sont perçues comme des faits objectifs qui devraient être universellement partagés, indépendamment des croyances et préférences des individus et des cultures [66]. Le consensus perçu exerce un rôle causal sur l’objectivité [67]. De plus, lorsque le consensus perçu autour d’un enjeu moral donné est élevé, les jugements sont formés avec une plus grande confiance. Cela tient à la fois aux effets directs de l’influence sociale et à des processus d’échantillonnage internes lors de la prise de décision, distincts de la pression sociale [68]. L’adhésion à l’objectivisme moral fournit aux individus un ensemble rigide, non ambigu et définitif de règles et d’attentes applicables à des situations sociales et à des circonstances contextuelles diverses, ce qui paraît particulièrement précieux pour les personnes qui valorisent l’ordre et la structure dans l’environnement social chaotique [69].
Émotions : les gens font l’expérience des croyances morales comme intrinsèquement motivantes et chargées émotionnellement, et c’est particulièrement le cas des convictions morales, associées à des niveaux plus élevés d’excitabilité physiologique du système nerveux autonome [70], ainsi qu’à des émotions positives et négatives fortes [39, 71]. Ces effets ont des implications concrètes : une étude portant sur un vaste échantillon de messages publiés sur Twitter (n = 563 312) a montré que la présence de mots moralo-émotionnels augmentait leur transmission d’environ 20 % par mot [36].
Valeur intrinsèque : de fortes croyances morales confèrent respect, sollicitude et considération à un enjeu ou à un objet particulier, indépendamment de sa valeur instrumentale ou utilitaire [72]. Autrement dit, valoriser une chose pour ce qu’elle est, et non uniquement pour ce qu’elle fait. De telles valeurs confèrent un statut moral direct et motivent les personnes à les protéger pour elles-mêmes plutôt que comme moyens en vue d’une autre fin. Les décisions et comportements qui soutiennent les convictions morales sont vécus comme hautement gratifiants [14, 73, 74]. Ainsi, les convictions morales ont un potentiel d’action plus élevé que les vues reflétant des préférences non morales ou des conventions sociales, indépendamment de leur force [75].
Globalement, les convictions morales peuvent être envisagées comme un ensemble de représentations implicites et explicites intégrant des dimensions cognitives, émotionnelles et fondées sur la valeur. Sur le plan cognitif, elles impliquent la croyance que sa propre position morale reflète une vérité universelle et objective. Sur le plan émotionnel, elles reflètent une intensité accrue, avec des émotions plus fortes associées à une plus grande saillance motivationnelle, elle-même amplifiée par la récompense intrinsèque d’agir en accord avec ses valeurs morales. Les convictions morales contribuent aussi à définir non seulement qui sont les individus, mais également qui ils considèrent comme faisant partie de leur endogroupe ou de leur exogroupe moral [76].
Si les convictions morales peuvent produire des résultats à la fois bénéfiques et délétères, cet article se concentre principalement sur leurs conséquences négatives, précisément parce que ces effets sont souvent négligés ou peuvent sembler contre-intuitifs, ce qui les rend particulièrement dignes d’examen.
5. Les conséquences néfastes de la conviction morale
Les convictions morales peuvent inspirer le militantisme et le progrès social, mais elles peuvent aussi donner lieu au dogmatisme, à l’intolérance, à la polarisation des opinions et à la division politique [77, 78]. Aux États-Unis, des sujets controversés, dont la consommation d’énergies fossiles, la vaccination, l’immigration illégale, les soins d’affirmation de genre pour les mineurs et les dépenses publiques destinées à réduire la pauvreté, occupent une place de premier plan dans le discours politique. Les engagements moraux façonnent la perception, la motivation et le raisonnement, renforçant souvent le biais en faveur de son propre camp et le biais de confirmation. Ces effets sont particulièrement prononcés en politique, où les enjeux élevés et les dynamiques coalitionnelles nourrissent des croyances moralisées [28, 79]. Les luttes politiques déterminent la distribution de ressources précieuses, notamment la richesse, le pouvoir et le prestige. Les groupes victorieux prennent le contrôle des récits culturels et des institutions gouvernementales, s’en servant pour faire avancer les intérêts de leur coalition, souvent aux dépens des groupes adverses [25].
Les études en psychologie politique indiquent qu’aux États-Unis, démocrates et républicains en sont venus, au cours des dernières décennies, à se détester et à se méfier mutuellement, phénomène connu sous le nom de polarisation affective [77]. Les effets néfastes de la polarisation affective deviennent manifestes lorsque les partisans s’engagent dans un discours politique incivil en ligne, évitent les interactions sociales avec leurs opposants, rejettent la coopération bipartisane et éprouvent une dissonance à la seule perspective d’écouter des vues politiques opposées [80]. C’est particulièrement le cas dans les compétitions politiques, où des individus de tout le spectre politique croient souvent que leurs positions sont correctes, dénigrent ou stéréotypent ceux qui les contredisent, s’engagent dans des actions punitives et expriment de la répulsion envers les individus perçus comme violant leurs valeurs morales [81]. Une autre préoccupation majeure est que l’animosité partisane déborde du domaine politique et affecte les comportements et les attitudes en dehors de celui-ci, comme les relations amoureuses, les mariages et les relations sociales plus largement [80]. Les données d’enquête issues d’échantillons nationaux, incluant une mesure de la propension à moraliser (une batterie de questions évaluant le niveau de conviction morale des répondants sur différents enjeux), montrent que les individus qui expriment une propension plus élevée à moraliser les questions politiques présentent un écart plus grand d’affect partisan, une plus grande distance sociale, de l’irritation et de l’antagonisme envers le parti adverse [82]. Ces effets de la conviction morale rendent les personnes peu disposées à écouter les vues opposées ou à transiger, ce qui entrave la coordination entre les différents groupes aux intérêts concurrents dont une démocratie fonctionnelle a besoin.
Le fait que les désaccords politiques soient devenus plus moralisés au cours des dernières décennies contribue au niveau élevé de polarisation affective et au dysfonctionnement de la vie politique américaine [83-85]. La pensée politique moralisée exacerbe le conflit moral et la polarisation affective, lorsque par exemple des revendications économiques et culturelles anti-immigration sont formulées en termes moraux [86]. Les réseaux sociaux amplifient cette dynamique en amplifiant les messages qui emploient un langage moralo-émotionnel [36] et ceux qui dénigrent les exogroupes [87]. Les responsables politiques qui utilisent des appels moraux pour susciter l’allégeance à leur propre tribu politique au détriment de l’autre camp ont plus de chances d’obtenir l’attention et le soutien des électeurs. Ce processus réduit les incitations pour les candidats à élaborer et à mettre en œuvre des politiques qui amélioreront concrètement la vie de leurs administrés.
Les effets néfastes spécifiques de la moralisation sur le discours politique ont été démontrés dans de nombreuses études récentes. Plusieurs études ont montré que le langage moralisé prédit le discours de haine sur les réseaux sociaux. Par exemple, une étude a recueilli trois ensembles de données constitués de N = 691 234 publications de réseaux sociaux et d’environ 35,5 millions de réponses correspondantes provenant de Twitter, rédigées par des dirigeants de la société dans les domaines de la politique, des médias d’information et du militantisme [88]. Les auteurs ont employé l’analyse textuelle et l’apprentissage automatique pour examiner si le langage moralisé présent dans les messages sources était associé à des différences de prévalence du discours de haine dans les réponses correspondantes. Les résultats indiquent que, dans tous les ensembles de données, des fréquences plus élevées de mots moraux et moralo-émotionnels prédisaient une probabilité plus grande de recevoir un discours de haine. Les enjeux moralisés sont également plus susceptibles d’être associés à la haine, même envers des cibles fortement détestées, aussi bien dans les études en laboratoire que dans le monde réel des réseaux sociaux [89]. De même, les discours et les textes de l’Allemagne nazie, ainsi que le discours de haine contemporain sur le réseau social Gab, tendent à cibler les exogroupes au moyen d’un langage moral impliquant que le groupe est impur et polluant [2]. La même étude a montré que la parole haineuse dans des contextes plus quotidiens implique souvent un langage moral autour de la déloyauté.
L’usage d’une rhétorique morale sur les réseaux sociaux a été associé à la violence dans le monde réel. Des mouvements extrêmes peuvent émerger à travers les réseaux sociaux, où l’activité des autres influence la perception qu’ont les gens de ceux auxquels ils s’identifient et de ceux qui partagent leurs croyances, produisant une impression de consensus. Par exemple, une analyse portant sur 18 millions de tweets publiés pendant les manifestations de Baltimore de 2015 contre les violences policières a montré que le nombre d’arrestations horaires pendant les manifestations était associé au nombre de tweets moralisés publiés dans les heures précédentes [90]. Les tweets contenant une rhétorique morale doublaient presque les jours où les affrontements entre manifestants et police devenaient violents. Moins extrême que la violence mais néanmoins nuisible, la diffusion de fausses informations conformes à son propre point de vue est liée à la moralisation sur toute une gamme d’enjeux tels que le contrôle des armes à feu, la vaccination, le genre et l’égalité raciale [1, 91]. Les partisans de part et d’autre du spectre politique américain manifestent également moins de préoccupation empathique envers les membres du parti adverse, même lorsque la cause de l’empathie est entièrement non politique (par exemple une entorse à la cheville) [92]. Cet effet était médiatisé par la perception des membres de l’exogroupe comme immoraux, et les libéraux montraient ce biais plus fortement que les conservateurs. Ainsi, les motivations morales sont associées à toute une gamme de réactions haineuses et de récits mensongers par lesquels les individus tentent de nuire aux exogroupes visés.
Lorsque les individus tiennent des croyances fondées sur de fortes valeurs morales, ils sont moins disposés à considérer des points de vue alternatifs ou des données remettant en cause leur position, et plus susceptibles de s’engager dans un raisonnement motivé [93]. Ils recherchent sélectivement l’information qui soutient leurs croyances tout en évitant celle qui les contredit, en particulier lorsqu’ils évaluent des résultats scientifiques perçus comme moralement offensants [94, 95]. Cela est également manifeste chez les scientifiques. Une étude a rapporté que les psychologues sociaux qui croyaient qu’il serait nuisible de diffuser des recherches sur la contribution génétique aux différences entre les sexes étaient également moins enclins à accepter que de telles contributions puissent exister [96]. Un cas particulièrement parlant est le débat sur la question de savoir si des résultats scientifiques controversés qui pourraient potentiellement être utilisés pour nuire à des groupes vulnérables devraient être censurés. Une série d’études préenregistrées sur des échantillons représentatifs des États-Unis a examiné comment les individus réagissent à de tels résultats. Les participants se voyaient présenter de brèves discussions de résultats scientifiques aux implications potentiellement conflictuelles, comme des travaux suggérant que les protégées féminines bénéficient davantage de mentors masculins que de mentors féminines, ou des résultats indiquant l’absence de discrimination raciale envers les minorités ethniques dans les tirs policiers [97]. Dans l’ensemble des études, les participants tendaient à surestimer le soutien du public aux réactions nuisibles, comme l’interdiction de la recherche, tout en sous-estimant les réponses constructives, comme l’investissement dans des programmes destinés à soutenir les groupes affectés. De plus, les individus qui trouvaient les résultats scientifiques offensants éprouvaient une plus grande difficulté à les comprendre.
Contrairement aux récits populaires, par exemple dans les médias d’orientation conservatrice, la censure scientifique venue de la gauche politique n’a pas été principalement le fait de bureaucrates autoritaires. Une analyse des données historiques et contemporaines relatives aux causes et conséquences sociales, psychologiques et institutionnelles de la censure scientifique révèle que celle-ci est souvent motivée par des préoccupations morales, en particulier la bienveillance envers des collègues universitaires, et des préoccupations prosociales pour le bien-être de groupes sociaux humains, spécialement ceux perçus comme vulnérables en raison du genre, de la race ou de l’identité sexuelle [98]. Si ces résultats n’écartent pas la perspective légitime que des résultats scientifiques exacts puissent être détournés pour causer du tort, considération éthique que les rédacteurs de revues scientifiques auraient peut-être à traiter, ils soulignent l’importance d’évaluer de manière critique les intuitions morales. Les décideurs doivent veiller à ne pas exagérer les risques d’une telle recherche, la censure pouvant parfois être contre-productive en amplifiant involontairement l’attention portée au contenu ou en lui conférant une légitimité. Ceux qui se situent à droite politiquement ont également récemment tiré parti de la réaction hostile à cette censure pour justifier une campagne plus large contre toute forme de diversité, d’équité et d’inclusion. Cette réaction cause un préjudice plus grand aux personnes marginalisées, ce qui met en évidence un type de risque supplémentaire.
Un autre exemple pertinent est la manière dont la conviction morale relative au biais de genre dans le recrutement académique peut parfois obscurcir l’analyse rationnelle. La sous-représentation des femmes en science académique est souvent attribuée, dans la littérature scientifique comme dans les médias, à un biais de genre au recrutement. Si le monde académique a été historiquement injuste envers les femmes, la situation s’est nettement améliorée ces dernières décennies. Les données disponibles sur le recrutement académique et les études expérimentales montrent cette amélioration. Par exemple, les données du National Research Council de 1999 à 2003 indiquent que, dans les universités de recherche intensive R1, dans des champs comme le génie civil, la physique, les mathématiques, la chimie, la biologie et le génie électrique, les femmes qui candidataient à des postes menant à la titularisation avaient plus de chances d’être recrutées. Plusieurs études des vingt dernières années ont montré une tendance similaire. Ainsi, Williams et Ceci ont conduit des expériences nationales randomisées et des études de validation auprès de 873 enseignants-chercheurs menant à la titularisation (439 hommes, 434 femmes), issus de la biologie, de l’ingénierie, de l’économie et de la psychologie, dans 371 établissements universitaires de 50 États américains et du district de Columbia [99]. Les résultats ont révélé une préférence de 2 pour 1 en faveur des femmes, dans les disciplines à forte comme à faible intensité mathématique, à la seule exception des économistes masculins, qui n’ont montré aucune préférence de genre. Une collaboration contradictoire a examiné la vaste littérature scientifique, et contradictoire, portant sur la science académique de 2000 à 2020 [100]. Les auteurs n’ont trouvé aucune preuve convaincante d’un biais généralisé contre les femmes dans quatre des six domaines étudiés au sein de la carrière académique menant à la titularisation (recrutement, acceptations dans les revues, financement par subventions américaines, et lettres de recommandation) et des preuves d’un biais dans deux domaines (salaire et évaluations d’enseignement), quoique assorties de nuances. Malgré ces résultats empiriques, le récit dominant dans les médias scientifiques prestigieux et les médias grand public continue de mettre l’accent sur la discrimination au recrutement à l’encontre des femmes. Une étude suggère que l’engagement moral influence la manière dont les individus interprètent les résultats sur la discrimination de genre [101]. Les auteurs ont mené sept expériences en ligne préenregistrées en France auprès de 3570 participants, afin d’examiner leurs évaluations de rapports scientifiques sur la discrimination de genre dans le monde académique. Les résultats montrent que plus les personnes étaient moralement engagées en faveur de l’égalité de genre, mesurée par une échelle en trois items reflétant la perception de l’enjeu comme un impératif moral et comme définissant leur identité, plus elles étaient susceptibles de juger la recherche, ses méthodes et ses résultats convaincants. Fait important, l’association entre engagement moral et évaluations n’était pas réductible aux croyances antérieures. Cependant, un engagement moral en faveur de l’égalité de genre était également associé à une probabilité accrue d’inférer fallacieusement une discrimination envers les femmes lorsque les données contredisaient cette conclusion.
Globalement, la moralité joue un rôle crucial dans la formation de l’identité et de l’estime fondées sur le groupe, influençant réciproquement la manière dont les individus évaluent leurs endogroupes et réagissent aux exogroupes. La conviction morale incite les gens à s’engager et à consacrer davantage d’attention à des causes justes, comme la protection des groupes vulnérables. Cependant, les préoccupations relatives au préjudice peuvent provoquer des erreurs de perception et compromettre les analyses coût-bénéfice. De plus, lorsque d’autres contreviennent à des attentes morales profondément ancrées, les personnes moralement convaincues éprouvent de fortes réactions émotionnelles aversives. Bien que les personnes qui entreprennent des actions extrêmes pour une cause (par exemple défiler avec des torches tiki au rassemblement Unite the Right de 2017, bombarder des cliniques d’avortement, ou jeter de la soupe sur la Joconde pour attirer l’attention sur le changement climatique) puissent avoir des convictions idéologiques très différentes, celles qui entreprennent des actions extrêmes partagent probablement des mécanismes psychologiques communs [102]. Motivés par des valeurs morales profondément enracinées, ces individus sont disposés à accepter des actions radicales lorsqu’elles servent leurs fins. Il importe de noter que les actions radicales sont souvent perçues comme moins légitimes et moins efficaces que les actions conventionnelles [103].
6. Les mécanismes neuronaux de la conviction morale
Il n’existe pas d’architecture neuronale spécifique sous-tendant les valeurs morales par comparaison aux valeurs non morales. Les deux sont au contraire encodées par un système domaine-général ayant évolué chez les vertébrés pour suivre les représentations de valeur, indépendamment de la nature de la récompense et pour une grande variété de résultats positifs ou négatifs. Un réseau de régions interconnectées, comprenant le striatum ventral, le vmPFC et le cortex préfrontal latéral, est impliqué dans l’intégration de la valeur [104]. De plus, d’autres régions, comme l’amygdale, l’insula antérieure et le cortex cingulaire antérieur (ACC), sont souvent activées par les signaux de récompense et de punition [53]. Les décisions morales requièrent l’engagement de nœuds situés en dehors du système de valuation, en particulier les signaux traités dans le cortex préfrontal médian et la jonction temporo-pariétale, régions qui représentent et comprennent les actions, les intentions et les émotions d’autres congénères [105-107]. Traduire les normes morales en comportement moral implique également des modifications de la connectivité fonctionnelle entre le dlPFC et le système de valuation [108, 109].
Plusieurs études de neuroimagerie ont commencé à examiner les mécanismes neuronaux sous-tendant la conviction morale. Les valeurs non négociables, inviolables et non utilitaristes, appelées valeurs sacrées en anthropologie [110] ou valeurs protégées en économie [65], semblent être représentées et traitées par des neurones du cortex orbitofrontal, en particulier dans les subdivisions vmPFC et vlPFC. Dans une étude d’IRMf, les participants étaient examinés pendant qu’on leur présentait des valeurs personnelles allant du banal au sacré [111]. Le traitement passif des valeurs sacrées était associé à l’activation du vlPFC par comparaison au traitement des valeurs banales [112]. L’activité neuronale dans cette région en réponse aux valeurs sacrées corrélait également négativement avec les différences individuelles de conformité, c’est-à-dire le degré auquel la proportion de la population présentée comme tenant une vue donnée influençait la disposition des participants à désavouer leurs valeurs initiales. Ainsi, l’activité du vlPFC est associée au refus d’ajuster ses points de vue en réponse à l’influence sociale.
D’autres études ont mis en évidence le rôle du système de la récompense dans la motivation d’actions hypothétiques répondant à des convictions morales. Dans une étude, des étudiants étaient interrogés sur leur affiliation politique et leurs convictions morales concernant divers enjeux sociopolitiques (par exemple Black Lives Matter, le droit à l’avortement ou l’aide internationale). Plus tard, sous IRM, ces participants devaient évaluer la pertinence de photographies représentant des manifestations violentes aux États-Unis qui soit s’alignaient sur (congruentes), soit entraient en conflit avec (incongruentes) leurs croyances morales [113]. L’effet de la conviction morale sur la pertinence de la violence était modulé par les vues des participants sur les enjeux ayant motivé les manifestations (figure 1A). Les jugements sur la pertinence de la violence (figure 1B) et les jugements de conviction morale (figure 1C) étaient associés à une augmentation paramétrique de l’activité neurohémodynamique dans le vmPFC et le striatum ventral lors de la perception de manifestations violentes congruentes avec les vues morales des participants. La conviction morale globale, opérationnalisée comme la différence entre les évaluations moyennes de conviction morale sur les manifestations politiques congruentes et incongruentes, était associée à une diminution de l’activité dans l’amygdale, qui encode les stimuli émotionnellement saillants, et dans le dlPFC, impliqué dans le raisonnement délibératif, lors de la perception de manifestations violentes congruentes versus incongruentes (figure 1D, E). Ainsi, percevoir des manifestations congruentes (« de mon camp ») suscitait un signal accru dans le circuit de la récompense et un signal diminué dans les régions impliquées dans la saillance émotionnelle et la régulation des émotions.

Dans une autre étude, des musulmans pakistanais soutenant la cause du Cachemire ont été sélectionnés pour participer sur la base de leurs croyances et de leur soutien au groupe djihadiste combattant pour l’intégration de cette région au Pakistan [114]. Il leur était demandé de communiquer, dans une étude d’IRMf, leur disposition à combattre et à mourir pour une série de valeurs liées à l’islam (par exemple la charia devrait être appliquée dans tous les pays musulmans) et à la politique internationale actuelle, sur une échelle de Likert en 7 points. Comme dans l’étude de Workman et collègues [113], la disposition à combattre pour des valeurs islamistes était associée à une augmentation paramétrique de l’activité dans le vmPFC et à une diminution de l’activité dans le dlPFC, ainsi qu’à une connectivité fonctionnelle plus faible entre le vmPFC et le dlPFC. Ces résultats suggèrent que la motivation à combattre et à mourir pour des valeurs islamistes engage les régions cérébrales associées au codage de la valeur subjective (vmPFC) plutôt que l’intégration du coût matériel (dlPFC) pendant la prise de décision, ce qui appuie l’idée qu’un calcul coût-bénéfice ne médiatise pas les décisions relatives aux actions coûteuses motivées par des valeurs morales [15]. Une autre étude a combiné l’IRMf et l’échelonnement multidimensionnel pour examiner la perception et l’évaluation de candidats politiques, les participants devant lire et évaluer 80 énoncés politiques [16]. Une composante des réponses des participants liée au radicalisme politique était associée à une augmentation paramétrique de l’activité dans le striatum ventral. Ces réponses modulent l’expression en ligne des attitudes de providence, en cohérence avec les autres travaux reliant ce circuit cérébral aux croyances morales et au radicalisme politique.
Afin d’examiner l’influence de la force des attitudes politiques et de leur signification morale sur les mécanismes neuronaux de la prise de décision, les participants d’une étude d’IRMf ont été examinés pendant qu’ils décidaient lequel de deux groupes de manifestants, représentant divers enjeux sociopolitiques, ils soutenaient le plus [108]. La conviction morale et les niveaux de soutien pour chaque enjeu ont été évalués plusieurs semaines avant l’examen. Le soutien aux manifestants était positivement associé à la réponse hémodynamique dans le réseau de valuation, en particulier dans le vmPFC et l’amygdale. Les décisions liées à une conviction morale plus forte suscitaient une plus grande activité neurohémodynamique dans l’insula antérieure (aINS), l’ACC et le lPFC. Ces résultats suggèrent que les décisions impliquant une conviction morale augmentaient la saillance émotionnelle (aINS et ACC), tout en engageant également des processus cognitifs orientés vers un but (lPFC). Cette dernière région semble jouer un rôle dans la signalisation de l’importance de défendre les convictions morales et dans l’orientation des comportements vers le soutien à ces objectifs [117]. De plus, la connectivité fonctionnelle entre le lPFC et le vmPFC était également plus forte lorsque les niveaux de conviction morale étaient plus élevés, indiquant que le lPFC opère de concert avec le vmPFC dans ce contexte, en cohérence avec le rôle bien établi du vmPFC dans la pondération des options de décision [118].
La réticence des individus à ajuster leurs croyances moralement convaincues en réponse à des données factuelles recoupe en partie le raisonnement moral déontologique. Une théorie à double processus du jugement moral a été proposée, dans laquelle le vmPFC joue un rôle clé dans le raisonnement déontologique, tandis que le traitement dans les régions frontopariétales, comme le dlPFC, sous-tend le raisonnement moral utilitariste [119, 120]. Dans le même temps, il a été mis en question que les données probantes existantes appuient clairement cette théorie [121, 122]. De plus, des travaux ultérieurs ont souligné le rôle du vmPFC dans l’intégration des réponses émotionnelles aux considérations utilitaristes [123-125], plutôt qu’un rôle purement affectif.
Comme noté plus haut au sujet de la conviction morale, le vmPFC semble jouer un rôle central dans la disposition à entreprendre une action agressive pour défendre des convictions morales, tandis que le dlPFC est également engagé par la considération de sujets à forte conviction morale. Ainsi, contrairement à la conception à double processus du raisonnement moral déontologique, les traitements cognitif et émotionnel semblent tous deux être activés par les croyances moralement convaincues [66]. Les études de neuroimagerie fonctionnelle suggèrent en effet que les convictions morales relatives à des enjeux sociopolitiques ou économiques sont associées à une signature neuronale distinctive au sein du système de valuation du cerveau et dans son interaction fonctionnelle avec le circuit neuronal soutenant la cognition sociale.
7. Métacognition et croyances morales
Les convictions morales peuvent facilement devenir inflexibles lorsque les individus croient qu’elles représentent des impératifs moraux universels [64, 93]. Plus largement, les convictions morales peuvent réduire la sensibilité aux données factuelles, ce qui peut conduire à rejeter des arguments fondés sur une analyse coût-bénéfice. Par exemple, les attitudes hostiles aux organismes génétiquement modifiés (OGM) ne sont souvent pas enracinées dans une compréhension scientifique objective de la biologie. Une étude a montré que les personnes qui s’opposent aux OGM sont souvent des absolutistes moraux, mus par des ressentis émotionnels de dégoût, et résistants aux calculs coût-bénéfice ou aux arguments fondés sur des données factuelles [126]. Cependant, une série d’études ultérieures suggère que la plupart des présumés absolutistes ne comprennent pas la question clé et/ou ne peuvent pas fournir de réponse valide à celle-ci [127]. De même, une étude menée en Allemagne, en France et aux États-Unis, sur des échantillons représentatifs, a montré que les individus ayant les attitudes anti-OGM les plus extrêmes étaient les moins informés scientifiquement [128]. Ces derniers résultats suggèrent que l’opposition aux OGM et à d’autres formes de technologies nouvelles est enracinée dans la peur et dans un manque d’éducation plutôt que dans le dégoût.
Un ensemble émergent de travaux suggère que les processus cognitifs jouent un rôle critique dans la formation de la conviction morale, en influençant la manière dont les individus forment leurs croyances, évaluent les données factuelles et prennent des décisions. À travers les spectres idéologiques et politiques, les individus qui tiennent des convictions extrêmes, sociales, politiques ou religieuses, y compris ceux qui s’engagent dans une violence idéologiquement motivée, tendent à présenter un profil psychologique cohérent caractérisé par une assimilation plus lente de l’information nouvelle [129]. Fait intéressant, les idéologies et les convictions morales partagent des caractéristiques clés, telles que des descriptions et des prescriptions absolues sur la manière dont les individus devraient penser, se comporter et interagir avec autrui. Elles délimitent ce qui est permis et ce qui est interdit, et prescrivent souvent des punitions et l’exclusion sociale pour ceux qui dévient des normes établies [130]. Selon les travaux développementaux, les différences individuelles de propension au fascisme se manifestent dès l’adolescence. Les enfants ayant des préjugés tendent à adopter un état d’esprit rigide selon lequel le monde se divise en binaires, et cette rigidité n’est pas limitée à un domaine [131].
Le manque de flexibilité mentale associé au dogmatisme pourrait refléter une métacognition médiocre, laquelle désigne la capacité à réfléchir sur nos propres croyances et à les évaluer. La métacognition englobe l’autoréflexion, l’évaluation des connaissances et l’auto-évaluation de l’apprentissage. Un aspect central de la métacognition est la confiance, qui reflète le degré de certitude que nous attribuons à d’autres processus cognitifs. Par exemple, nous avons une confiance élevée lorsque nous croyons que notre pensée est valide, et une confiance faible lorsque nous doutons de l’exactitude de notre savoir. L’excès de confiance est plus répandu chez les extrémistes politiques que chez les modérés. Un mécanisme rendant compte de cette relation découle du fait que les extrémistes politiques présentent une simplicité cognitive (percevant le monde social en termes de noir et blanc) et ont une tolérance moindre envers ceux qui tiennent des croyances opposées [132]. Leur certitude accrue de jugement quant à leur propre savoir, indépendamment de leur savoir réel, semble médiatisée par leur croyance en des solutions simples à des enjeux sociopolitiques complexes, comme la crise des réfugiés de l’Union européenne en 2016 [133]. Cette relation entre excès de confiance et rigidité cognitive souligne l’importance de la conscience métacognitive pour comprendre comment les individus traitent l’information et ajustent leurs croyances.
La conscience métacognitive semble également jouer un rôle dans la réceptivité ou la résistance des individus à mettre à jour un savoir incomplet lorsqu’ils sont confrontés à des données supplémentaires [134]. Une approche standard de la mesure de la métacognition consiste à demander lequel de deux champs perceptifs contient davantage de points, puis à évaluer la confiance dans chaque jugement. La mesure clé n’est pas la performance à la tâche. En réalité, un avantage de cette approche est que la performance à la tâche est largement déterministe, la difficulté pouvant être aisément quantifiée, et la performance donc contrôlée. Les mesures d’intérêt principales sont plutôt la sensibilité métacognitive (méta-d’) et l’efficacité métacognitive (méta-e), qui reflètent toutes deux le degré auquel les jugements de confiance d’un individu suivent sa performance réelle. La différence clé est que méta-d’ est confondue avec la performance à la tâche, ce qui ne rend les comparaisons valides qu’au même niveau de performance. En revanche, méta-e ajoute une correction pour la performance à la tâche, ce qui rend les comparaisons pertinentes même lorsque la performance diffère. Un score élevé sur ces mesures indique que lorsque les personnes croient avoir bien répondu, elles ont effectivement plus de chances d’avoir bien répondu. L’efficacité métacognitive corrèle à travers différents domaines de tâches cognitives, même lorsque la performance à la tâche ne le fait pas [135], ce qui appuie l’idée que la métacognition est un processus cognitif distinct des tâches dans lesquelles elle est typiquement mesurée.
Plusieurs études ont relié les capacités métacognitives à la manière dont les personnes abordent les sujets sociopolitiques. Les individus dont la performance métacognitive est médiocre tendent à être plus dogmatiques dans leurs croyances sociopolitiques auto-rapportées [136]. De tels individus sont particulièrement peu susceptibles d’être influencés par les attitudes de la population lorsqu’ils tiennent une croyance moralement convaincue [71]. De plus, dans une étude de neuroimagerie fonctionnelle examinant les décisions portant sur des enjeux sociopolitiques, la conviction morale suscitait une réponse cérébrale plus forte chez les participants dont la capacité métacognitive était plus faible (figure 2) [108]. Tandis qu’une conviction morale plus élevée était associée à une plus grande réponse cérébrale (dans l’aire motrice pré-supplémentaire, le lPFC, l’ACC et l’insula antérieure), cet effet était particulièrement marqué chez ceux dont la métacognition perceptive était médiocre. De manière liée, les individus qui présentaient une réponse neuronale accrue aux convictions morales prenaient également des décisions plus rapides lorsqu’ils tenaient des convictions morales plus fortes sur les sujets de manifestation, ce qui suggère une interconnexion entre métacognition, conviction morale et prise de décision. Fait important, dans cette étude comme dans une étude antérieure [71], la sensibilité métacognitive était mesurée à l’aide d’une tâche perceptive de bas niveau. Le fait qu’un processus cognitif de si bas niveau, apparemment sans rapport avec le raisonnement moral ou politique, prédise à la fois les réponses comportementales et neuronales aux enjeux sociopolitiques suggère un rôle fondamental de la métacognition dans la formation de la rigidité des croyances et de la conviction morale. Illustrant plus avant l’interaction entre vues sociopolitiques et métacognition, une réanalyse récente de données issues d’une étude longitudinale de 6 mois portant sur 1191 participants a montré que les conservateurs, en particulier, faisaient preuve d’une efficacité métacognitive moindre lorsqu’ils évaluaient l’exactitude d’articles de presse en conflit avec leurs croyances idéologiques [137]. Ces résultats complètent la recherche sur les différences individuelles en métacognition, suggérant que l’efficacité métacognitive est façonnée non seulement par des traits stables, avec des effets en aval sur les décisions sociopolitiques, mais aussi par des facteurs contextuels, comme la congruence idéologique.

Les différences individuelles en métacognition semblent associées à la tendance à tenir des croyances morales rigides. Fait intrigant, de nouveaux travaux sur des jumeaux ont montré que des facteurs environnementaux partagés prédisent les capacités cognitives d’ordre supérieur, telles que la sensibilité métacognitive et la mentalisation, tandis que les facteurs génétiques sont plus proéminents dans les mesures de niveau inférieur, incluant la performance à la tâche et le niveau moyen de confiance [138]. Une autre étude examinant des polymorphismes spécifiques dans des gènes liés à la dopamine et à la sérotonine a mis en évidence un effet clair d’un gène transporteur de la sérotonine sur le biais du niveau de confiance, mais aucune preuve concluante de l’impact du génotype sur l’efficacité métacognitive [139]. L’absence de preuve d’héritabilité suggère que la sensibilité métacognitive peut être améliorée par des facteurs tels que l’apprentissage, l’expérience personnelle et une guidance externe.
Il est également possible que les décisions morales soient associées à une métacognition altérée lorsque les individus les tiennent avec une forte conviction. Il existe des données, dans le domaine du changement climatique, montrant que l’efficacité métacognitive des réponses à des questions factuelles est réduite, comparée à la performance de base d’un individu, lorsque le sujet est moralement chargé [140]. Les vues et croyances extrêmes sont souvent tenues avec une forte conviction, ce qui peut prédisposer les individus à moraliser et contribuer à la polarisation. Une série d’études a rapporté que la confiance dans une croyance de premier ordre corrèle avec l’extrémité de cette croyance, dans divers échantillons de participants et diverses tâches [141]. Ces résultats peuvent être considérés conjointement avec des travaux antérieurs ayant montré que les gens tendent à traiter une confiance élevée comme une preuve d’exactitude [142]. Ensemble, ils fournissent un mécanisme possible par lequel les vues extrêmes sont plus persuasives et se diffusent davantage, du fait d’être exprimées avec assurance, contribuant à un dogmatisme et à une polarisation accrus dans la société.
En somme, la capacité à réfléchir sur les processus cognitifs, à les évaluer et à les contrôler joue un rôle crucial dans la formation des convictions morales. Les capacités métacognitives médiocres semblent liées à une capacité réduite à recalibrer les croyances et les attitudes lorsqu’elles sont moralisées [71, 93], renforçant ainsi les biais de confirmation et en faveur de son propre camp. Cependant, l’interaction spécifique entre conviction morale et métacognition reste incertaine. Il est possible que de fortes convictions morales sur des enjeux sociopolitiques entravent la pensée réflexive à travers les domaines. Inversement, une faible efficacité métacognitive de trait pourrait prédisposer les individus à adopter des croyances morales rigides, la conviction morale ne représentant qu’une manifestation d’un schéma cognitif plus large. Une autre possibilité est que les deux phénomènes se renforcent mutuellement. Enfin, les capacités métacognitives et les convictions morales rigides pourraient toutes deux être influencées par une troisième variable sous-jacente, encore à identifier. Indépendamment des mécanismes spécifiques, étant donné l’association apparente entre croyances morales rigides et métacognition médiocre, et la malléabilité de la métacognition, les études futures devraient examiner si des interventions visant à renforcer la métacognition pourraient atténuer les effets potentiellement délétères des fortes convictions morales. Compte tenu des travaux étendus sur l’amélioration de la métacognition en contexte éducatif [143, 144], articuler la relation entre échec métacognitif, moralisation et dogmatisme offre une voie prometteuse pour développer des interventions visant à atténuer les conséquences néfastes.
8. Recherche et évitement de l’information
La moralisation intensifie souvent les croyances au point qu’elles deviennent dogmatiques, phénomène associé à des capacités métacognitives médiocres. L’évitement de l’information pertinente pourrait représenter un lien intermédiaire clé entre métacognition médiocre et maintien de croyances dogmatiques. Il est reconnu de longue date que les individus peuvent éviter une information si le fait d’y prêter attention devait induire un inconfort mental ou une dissonance cognitive. Comme discuté plus bas, les individus dont les capacités métacognitives sont médiocres ont plus de chances d’éviter une information nouvelle qui remet en cause leurs croyances et décisions existantes [145].
Une des premières descriptions de l’évitement de l’information vient de Maslow [146], qui suggérait que nous pouvons rechercher le savoir pour réduire l’anxiété, et que nous pouvons aussi éviter de savoir pour la même raison. Des idées similaires ont également émergé des travaux sur la dissonance cognitive [147], également connus sous le nom d’exposition sélective. Plus précisément, il existe de solides preuves que les individus manifestent une « motivation défensive » à prêter davantage attention à l’information congruente avec leurs croyances préexistantes qu’à l’information qui remet ces vues en cause. Dans le même temps, il existe une motivation contraire à être exact dans ses croyances, qui joue également un rôle dans la recherche d’information [148]. Des travaux plus récents ont montré que les différences individuelles en réceptivité auto-rapportée aux vues opposées sont associées à des mesures variées, réelles et hypothétiques, de l’intérêt et de l’engagement envers des points de vue politiques opposés, ainsi qu’au degré de négativité avec lequel les personnes évaluent autrui lorsqu’il tient des vues opposées [149]. Dans la même veine, l’idéologie politique, qui comprend un ensemble de vérités et de convictions morales selon lesquelles les gens vivent et qu’ils partagent avec autrui [130], peut biaiser et contraindre la pensée logique des individus. Plus précisément, une étude a montré que l’idéologie politique altère le raisonnement logique pour un contenu politique (comme le contrôle des armes à feu, la peine capitale et l’immigration) mais pas pour des objets politiquement non pertinents (concernant les animaux, les plantes et les objets) [150]. En cohérence avec les travaux antérieurs sur le biais de croyance et le raisonnement motivé, les individus de gauche idéologiquement étaient plus exacts pour juger les conclusions libérales valides et rejeter les conclusions libérales invalides, tandis que l’inverse valait pour les conservateurs. Des travaux ultérieurs ont répliqué ce résultat sur des échantillons américains et allemands. De plus, il était robuste même avec des incitations monétaires à l’exactitude, qui devraient motiver les personnes à juger la logique aussi exactement que possible, indépendamment de leur accord avec sa conclusion [151]. Ces résultats suggèrent qu’une préférence pour l’engagement avec une information congéniale et un biais en faveur de la croyance en une telle information pourraient contribuer à la polarisation politique dans le monde réel.
L’évitement de l’information est un concept apparenté mais distinct de l’exposition sélective, par lequel les individus évitent activement d’apprendre une information nouvelle susceptible d’être aversive ou déplaisante. L’exposition sélective survient après que le contenu de l’information est connu, tandis que l’évitement de l’information est une décision prise préalablement à l’exposition [152]. Une théorie récente suggère que le système noradrénergique joue un rôle critique dans l’évitement de l’information [153]. Ces travaux développent des modèles antérieurs décrivant des types distincts d’utilité, incluant l’utilité instrumentale (récompenses extrinsèques) et l’utilité hédonique (affect positif), qui peuvent motiver la recherche d’information [154]. Les tendances à rechercher versus à éviter l’information sont prédites par des facteurs de trait différents, ce qui suggère qu’elles ne sont pas simplement l’inverse l’une de l’autre malgré leurs apparences superficielles [155]. La recherche d’information dans des environnements sûrs est mue par le système dopaminergique. Cependant, des facteurs contextuels et de trait, comme l’anxiété, l’intolérance à l’incertitude ou un besoin de clôture cognitive, peuvent conduire les personnes à se sentir submergées, plutôt que curieuses, face à une information nouvelle. Cette valence négative, mue par une activité neuronale originant du locus coeruleus et de l’amygdale, est théorisée comme contrant la pulsion concurrente à rechercher une information nouvelle.
Une étude antérieure a examiné la réponse cérébrale lors du traitement de défis adressés à des croyances politiques et non politiques fortement tenues [156]. Les défis adressés aux croyances politiques activaient plus fortement des régions du réseau du mode par défaut (cortex préfrontal médian antérieur, cortex cingulaire postérieur et gyrus angulaire), soulignant la pertinence pour soi de ces sujets. Les individus qui résistaient davantage à changer leurs croyances montraient une activité amygdalienne plus grande lors du traitement de ces défis. Enfin, au sein des individus, la résistance au changement de croyance était associée à une activité accrue dans le cortex préfrontal dorsomédian et à une activité moindre dans le cortex orbitofrontal. Ces résultats sont cohérents avec l’idée que l’évitement de l’information, médiatisé par l’activité neuronale dans l’amygdale et d’autres régions noradrénergiques [153], pourrait être un mécanisme clé par lequel les individus résistent aux objections adressées aux croyances moralement convaincues.
Enfin, il existe des données montrant que les individus s’appuient sur la confiance pour guider leurs décisions de recherche et d’évitement de l’information. Autrement dit, lorsque la confiance subjective est faible, les individus sont plus susceptibles de rechercher une information nouvelle susceptible d’améliorer leur performance ultérieure. Cette relation a d’abord été observée dans le domaine des décisions perceptives, où la confiance est typiquement bien alignée sur l’exactitude [157]. Cet effet était également plus fort chez les individus dont l’efficacité métacognitive était plus élevée, ce qui suggère que ceux qui évaluent plus exactement leur confiance s’appuient davantage sur elle dans la prise de décision. Cependant, une autre étude récente montre que la relation tient même pour des jugements plus complexes dans lesquels la confiance est très faiblement reliée à l’exactitude. Plus précisément, des participants français devaient évaluer si des titres de presse portant sur des sujets controversés non directement liés aux partis politiques (démocratie, justice sociale et écologie) étaient vrais ou faux [158]. L’exactitude des jugements variait beaucoup selon les sujets, mais la confiance n’était que faiblement reliée à l’exactitude. Néanmoins, lorsque les participants avaient la possibilité de payer une petite somme pour accéder à une information confirmant ou infirmant le titre, ou pour l’éviter, ils étaient significativement plus susceptibles de vouloir cette information lorsqu’ils étaient moins confiants, en particulier pour les items qu’ils jugeaient faux.
Fait intéressant, la relation entre confiance et recherche d’information tend à être plus faible chez les individus ayant une tendance aux croyances dogmatiques. Plus précisément, les individus qui obtiennent des scores élevés en dogmatisme sont plus réticents à payer pour accéder à une information qui conduira à une décision plus exacte dans une tâche perceptive, en particulier lorsque la confiance est faible [159]. D’autres études ont montré que les individus plus dogmatiques, ainsi que ceux ayant une confiance plus élevée et une sensibilité métacognitive domaine-générale plus faible, sont moins susceptibles de mettre à jour des croyances inexactes sur le changement climatique lorsqu’on leur présente une information remettant en cause le scepticisme climatique [145]. De plus, la relation entre métacognition (excès de confiance et faible insight métacognitif) et mise à jour des croyances était médiatisée par le degré de scepticisme climatique, une métacognition inexacte prédisant un scepticisme plus élevé, et un scepticisme plus grand prédisant des niveaux plus faibles de mise à jour des croyances. Il est néanmoins notable que le dogmatisme et une métacognition médiocre prédisent la résistance à une information nouvelle corrective non seulement dans un domaine politique controversé, mais aussi lorsque les décisions portent sur des stimuli perceptifs dénués de signification. Cette relation a donc une forte généralité.
Ainsi, une direction de recherche importante consiste à examiner le rôle de l’évitement de l’information dans la conviction morale. Plus précisément, les individus tendent-ils à éviter davantage l’information lorsqu’ils sont confrontés à une information qui remet en cause leurs convictions morales ? Ces processus suggèrent également l’implication de mécanismes cérébraux spécifiques, avec l’amygdale et/ou d’autres mécanismes de saillance théorisés comme sous-tendant l’évitement de l’information. Il est essentiel d’examiner également comment l’engagement de ces mécanismes influence la probabilité de mettre à jour des croyances moralisées lorsqu’une information contraire est présentée.
9. Conclusion
La moralité a évolué pour faciliter la coopération et la vie en groupe, jouant un rôle intégral dans l’évolution culturelle. Les convictions morales ont indubitablement contribué à de nombreuses avancées sociales et politiques importantes tout au long de l’histoire, en motivant un engagement civique accru. Cependant, il est important de reconnaître que la moralité est aussi profondément enracinée dans les dynamiques coalitionnelles et l’identité de groupe. Ainsi, en particulier lorsque des valeurs morales sont tenues avec une forte conviction, la moralité peut exacerber les tensions sociales et avoir de nombreuses conséquences inadaptées, comme le dogmatisme, l’intolérance et la violence symbolique, voire parfois physique, qui l’emportent parfois sur ses bénéfices. Lorsqu’un enjeu devient moralisé, il tend à attirer une plus grande attention de la part des individus et des institutions. Pourtant, ce processus risque aussi d’enflammer l’indignation vertueuse des personnes, rendant la délibération rationnelle et le compromis plus difficiles et alimentant souvent la polarisation affective.
La recherche interdisciplinaire présentée dans cet article est cruciale pour comprendre l’architecture fonctionnelle de la conviction morale et peut aider à clarifier quand la moralisation nourrit le progrès sociétal et quand elle l’entrave. Étant donné le potentiel qu’a la conviction morale d’obstruer les solutions constructives, nous devrions être prudents à moraliser les enjeux politiques, de santé publique et économiques, comme le changement climatique, les réfugiés, la réforme pénitentiaire, la vaccination et la politique des drogues, afin de rester ouverts à des considérations pragmatiques et de nous engager dans une analyse coût-bénéfice rationnelle.
L’ensemble des travaux examinés ici a commencé à élucider les mécanismes proximaux sous-tendant la conviction morale. Les perceptions de violations morales activent à la fois le système de saillance émotionnelle et le système de valuation. De plus, des capacités métacognitives médiocres ont été associées à une influence plus forte de la conviction morale, tant sur les réponses comportementales que cérébrales. Comprendre comment la moralisation interagit avec d’autres aspects de la cognition est précieux pour les spécialistes des sciences sociales et les décideurs publics qui cherchent à promouvoir des formes plus constructives d’action collective. Le langage moral, avec ses fortes connexions à l’émotion et à la valeur, est parmi les formes de persuasion les plus efficaces. Cependant, sa force persuasive peut avoir des conséquences non intentionnelles, y compris la polarisation politique et l’escalade des conflits dans les relations internationales, et dans certains cas la guerre [160]. Ainsi, face à des attitudes et croyances fortement moralisées, il peut être utile de considérer si elles procèdent de motivations morales différentes, des relations sociales ou du statut de groupe qu’elles visent à réguler, ou des intérêts coalitionnels qu’elles servent.
Il importe de souligner que nous n’affirmons pas que les convictions morales sont intrinsèquement nuisibles, que le compromis est toujours préférable, ou que toutes les formes de violence sont injustifiées. En politique, l’argument en faveur du compromis repose plutôt sur sa valeur instrumentale [161]. Les compromis peuvent conduire à des résultats à la fois désirables et indésirables. Pourtant, un système politique qui résiste systématiquement au compromis, dans lequel les dirigeants insistent pour qu’un seul résultat soit moralement légitime et traitent le désaccord comme un échec moral, court le risque d’alimenter l’amertume et le ressentiment. Dans une société pluraliste, la sagesse exige souvent de privilégier des valeurs comme la tolérance, le respect mutuel et la stabilité politique plutôt que des engagements idéologiques plus étroits.
Contributions des auteurs
J.D. a conçu et rédigé l’article, M.S.C. a rédigé l’article, Q.C. a rédigé l’article.
Conflits d’intérêts
Les auteurs déclarent n’avoir aucun intérêt concurrent.
Références
L’article original comporte 161 références numérotées, reprises ici entre crochets dans le corps du texte. La liste complète, avec les liens vers chaque source, figure dans l’article original en libre accès.
Traduction française réalisée par l’Observatoire La Petite Sirène (OPS) à partir de l’article original publié dans Annals of the New York Academy of Sciences. Article en libre accès sous licence Creative Commons Attribution (CC BY), qui autorise l’utilisation, la distribution et la reproduction sur tout support à condition que l’œuvre originale soit correctement citée. Article original : https://doi.org/10.1111/nyas.70109.
Figures : Decety, Cohen et Cao, Annals of the New York Academy of Sciences, 2025, sous licence CC BY.


Commentaires