Edito du 26 juillet 2027
- La Petite Sirène

- 25 juil.
- 4 min de lecture
Quand TikTok fait illusion sur la santé mentale
Par Céline Masson
Pendant plusieurs années, le débat sur les réseaux sociaux s'est essentiellement concentré sur le temps d'écran. Plus les adolescents passaient de temps sur leur téléphone, plus leur santé mentale semblait se dégrader. Cette relation, pourtant, s'est révélée plus complexe qu'on ne le pensait. Une nouvelle étude de Morgan G. Groover et H. Russell Searight dans le numéro du mois d’août de l’Open Journal of Depression apporte un éclairage particulièrement intéressant : ce n'est peut-être pas tant le nombre d’heures passées sur TikTok qui importe que la nature des contenus auxquels les jeunes sont exposés.
Cette étude met en évidence le lien entre l’utilisation de TikTok et l’équilibre psychique, la stabilité narcissique de très jeunes et jeunes adultes. L'un des principaux objectifs de l'étude est d'analyser la détresse psychologique en fonction du temps passé sur TikTok mais aussi de l'exposition à des contenus relatifs à la santé mentale sur la plateforme.

Les auteurs ont étudié 151 jeunes femmes âgées de 18 à 27 ans afin d'examiner les liens entre l'utilisation de TikTok, l'exposition aux contenus consacrés à la santé mentale, l'estime de soi, l'humeur et l'image corporelle. Leur conclusion montre que le temps global passé sur la plateforme est peu associé aux variables psychologiques mesurées, tandis que l'exposition répétée aux contenus portant sur l'anxiété, la dépression, les traumatismes ou les troubles psychiques est corrélée à davantage de tension anxieuse et d'humeur dépressive.
Ce résultat confirme une intuition clinique qui s'impose : les algorithmes ne se contentent pas de diffuser des informations, ils façonnent un véritable environnement psychologique voire créent des croyances.
TikTok fonctionne selon une logique d'adhésion personnalisée. Chaque interaction - un arrêt sur une vidéo, un « j'aime », un commentaire - alimente un algorithme qui propose des contenus toujours plus proches de ceux déjà consultés. Ainsi, un adolescent qui traverse une période de tristesse (tout à fait normale à l'adolescence), d'anxiété ou de questionnement peut rapidement être immergé dans un univers où les vidéos décrivant des troubles psychiatriques, deviennent omniprésentes. Le jeune peut croire qu'il a un problème psychologique ou psychiatrique et s'y conformer.
Cette dynamique soulève une question essentielle : à partir de quel moment la sensibilisation aux troubles psychiques devient-elle performative et plus seulement informative ? C’est-à-dire que ces contenus, vus en boucle pendant des heures, peuvent générer des troubles psychologiques.
Depuis quelques années, de nombreux cliniciens alertent sur un phénomène nouveau : les diagnostics circulent désormais sur les réseaux sociaux comme des catégories identitaires. Dépression, TDAH, autisme, troubles dissociatifs ou stress post-traumatique ne sont plus seulement décrits comme des pathologies nécessitant une évaluation clinique ; ils risquent d’être utilisés pour interpréter son malaise, ses symptômes. Les auteurs rappellent que plusieurs chercheurs évoquent désormais des phénomènes de contagion sociale, de normalisation des symptômes et d'autodiagnostic favorisés par les réseaux sociaux.
L'augmentation des autodiagnostics de troubles mentaux est considérée comme un facteur contribuant à la hausse apparente des problèmes de santé mentale chez les adolescents et les jeunes adultes. L'autodiagnostic se produit lorsqu'une personne conclut qu'elle répond aux critères d'un trouble psychiatrique sans avoir consulté un professionnel ( Rutter et al., 2023 )
Des recherches qualitatives ont également montré que de nombreux jeunes considèrent l'autodiagnostic comme acceptable lorsqu'il leur permet de comprendre et de légitimer leurs expériences émotionnelles.
Naturellement, cette étude ne permet pas d'établir un lien de causalité. Les auteurs le reconnaissent explicitement. Il est tout aussi plausible que des jeunes femmes déjà en souffrance recherchent davantage de contenus liés à la santé mentale que l'inverse. Mais cette prudence méthodologique ne diminue pas l'importance du constat : l'exposition à certains contenus semble accompagner un état émotionnel particulièrement fragile, et donc influençable.
Pendant longtemps, les débats ont porté sur le temps d'écran. Il apparaît désormais que la véritable question est celle des environnements informationnels créés par les algorithmes. Deux adolescents passant chacun deux heures par jour sur TikTok ne vivent pas la même expérience psychique si l'un regarde des vidéos humoristiques tandis que l'autre est continuellement exposé à des récits de traumatismes, de troubles psychiatriques ou de souffrance psychologique.
Cette évolution interroge directement les pratiques cliniques. Les professionnels de santé mentale voient arriver des adolescents ayant déjà construit une représentation d'eux-mêmes à travers les catégories proposées par les réseaux sociaux. L’adolescent arrive avec un autodiagnostic et une connaissance très approximative lors du premier entretien clinique et il convertit ce diagnostic en une identité consolidée par les réseaux sociaux qu’il souhaite faire valider par le professionnel.
Les résultats de cette étude apportent un soutien indirect au rôle potentiel des réseaux sociaux dans la contagion des troubles mentaux ( Vidal et al., 2020 ). Compte tenu du temps considérable que les participants ont déclaré passer sur TikTok, la plateforme exerce vraisemblablement une influence significative sur leurs attitudes, leurs émotions et leur perception de soi.
L'étude de Groover et Searight nous invite ainsi à comprendre un peu différemment l'impact des réseaux sociaux sur les adolescents et jeunes adultes. Ce ne sont pas uniquement les écrans qui méritent d'être interrogés, mais les récits psychologiques que les algorithmes sélectionnent, renforcent et rendent progressivement saillants.
À l'heure où les plateformes numériques jouent un rôle de plus en plus important dans la construction de l'identité des adolescents et des jeunes adultes, comprendre les effets des contenus apparaît désormais aussi important que mesurer le temps passé devant l'écran. Cette étude redéfinit les termes du débat sur les réseaux sociaux. Et c'est sans doute là sa principale contribution.
Cet article présente un intérêt particulier pour notre réflexion à l'OPS, car il éclaire les mécanismes par lesquels les algorithmes des plateformes numériques peuvent renforcer l'exposition des adolescents à certains contenus. À partir de quelques interactions initiales (consultation, recherche, « likes » ou commentaires), les systèmes de recommandation tendent à proposer de façon récurrente des contenus similaires, favorisant un effet de répétition susceptible d'influencer les représentations, les interprétations de soi et, parfois, les processus d'identification.


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