Étude de cohorte rétrospective sur des adolescents transgenres au Centre hospitalier universitaire de Strasbourg
- La Petite Sirène

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par : Camille Schunder, Agnès Gras-Vincendon et François Brezin
1 Service d’endocrinologie et de diabétologie pédiatriques, Département de pédiatrie 1, Centre hospitalier universitaire de Strasbourg, 1 avenue Molière, 67000 Strasbourg, France
2 Service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, Centres hospitaliers universitaires de Strasbourg, 1 place de l’Hôpital, 67000 Strasbourg, France
* Auteur à qui adresser la correspondance.
Children 2026, 13(6), 789 ; https://doi.org/10.3390/children13060789
Manuscrit reçu le 21 avril 2026 / Révisé le 29 mai 2026 / Accepté le 3 juin 2026 / Publié le 6 juin 2026
(Cet article fait partie du numéro spécial « Santé mentale et bien-être des enfants présentant une variabilité de genre »)
Points clés
Principaux résultats : Seuls 115 patients ont été suivis dans notre centre de référence, qui dessert une population de près de 2 millions d’habitants (à noter que parmi ces 115 patients, 16 adolescents résidaient en dehors de la région). Comme cela a été rapporté dans d’autres cohortes, nous avons constaté un taux très élevé de comorbidités psychiatriques chez ces jeunes. Parmi les 115 patients, seuls 36,5 % ont reçu un traitement hormonal avant l’âge de 18 ans, après une durée médiane de suivi de 15 mois. Étonnamment, dans notre cohorte, les parcours de transition semblent varier en fonction du type de scolarité de l’adolescent. Aucune définition officielle de la « retransition » n’a été établie par les associations professionnelles. Dans notre cohorte, le taux de réorientation variait de 0 % à 6 %, selon la définition appliquée. Néanmoins, aucun adolescent n’a réorienté son identité vers le sexe qui lui avait été attribué à la naissance, et aucun n’a exprimé de regret après avoir entamé un traitement hormonal d’affirmation de genre.
Implications des principaux résultats : Le nombre de jeunes transgenres suivis dans notre centre reste relativement faible par rapport à la population de notre région. Cette observation est loin de correspondre à ce que l’on appelle parfois « l’épidémie d’enfants trans », telle qu’elle est parfois décrite dans certains médias. Néanmoins, ces jeunes présentent de nombreuses comorbidités psychiatriques et ont besoin d’un accompagnement adapté, structuré et bienveillant. Il est essentiel que les données issues des différents centres spécialisés continuent d’être publiées. L’amélioration des connaissances cliniques et épidémiologiques contribuera à renforcer la prise en charge de ces jeunes, sur la base de recommandations scientifiquement fondées. Le constat selon lequel les parcours et les modalités de transition de genre diffèrent selon le type de scolarité n’a, à notre connaissance, jamais été décrit et mérite d’être approfondi dans de futures études. De plus, il semble important que les associations professionnelles se penchent sur la question de la définition de la « retransition », afin d’établir une définition commune qui permettrait de comparer les études de manière plus fiable.
Résumé
Introduction : La prise en charge médicale des mineurs transgenres fait l’objet de peu d’études, en grande partie parce que ces formes de prise en charge sont relativement récentes. L’objectif principal de ce travail était de décrire la cohorte d’adolescents transgenres ayant entamé un suivi au Centre hospitalier universitaire de Strasbourg avant l’âge de 18 ans, qu’ils aient ou non commencé un traitement hormonal avant d’atteindre l’âge adulte. Méthode : Il s’agit d’une étude observationnelle, rétrospective, monocentrique et descriptive menée auprès d’adolescents ayant effectué au moins une consultation dans notre centre avant l’âge de 18 ans, entre janvier 2017 et mars 2024. Résultats : Notre population était composée de 115 patients, principalement des adolescents transmasculins (AFAB) (68 %). Par rapport à la population générale, nous avons observé des taux significativement plus élevés de comorbidités psychiatriques, de troubles du spectre autistique (TSA) et de trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH). Seuls 46,1 % ont entamé un traitement hormonal d’affirmation de genre (GAHT) dans notre cohorte, et seulement 34,8 % avant l’âge de 18 ans. Au total, 6 % des adolescents ont reçu des bloqueurs de puberté en monothérapie. L’âge moyen au début du GAHT était de 16,99 ans. Les parcours de transition semblent varier en fonction du type de scolarité de l’adolescent·e. Le taux de retour à la transition initiale ou d’interruption du traitement dans notre échantillon variait entre 0 % et 6,1 %, selon les critères appliqués. À la fin de la collecte des données, nous n’avons identifié aucun·e adolescent·e ayant repris la transition vers le sexe attribué à la naissance après avoir commencé un traitement hormonal générique (GAHT). Discussion : La forte prévalence des comorbidités psychiatriques soulève d’importantes questions quant à la manière d’améliorer la prise en charge de ces adolescents. La prédominance des adolescents nés de sexe féminin (AFAB) invite également à réfléchir aux obstacles auxquels les adolescents transféminins peuvent être confrontés lorsqu’ils cherchent à effectuer leur transition avant l’âge adulte. De plus, le nombre important d’adolescents présentant un TSA ou un TDAH souligne la nécessité d’une vigilance particulière concernant leurs besoins spécifiques et leur bien-être général. Enfin, la variabilité des taux de retransition en fonction des critères appliqués met en évidence l’absence d’une définition consensuelle, ce qui limite la comparabilité et la validité des études existantes. Conclusions : Des études prospectives à long terme sont nécessaires pour démontrer objectivement l’efficacité des parcours de transition actuels. La recherche universitaire dans ce domaine devrait être renforcée, parallèlement au développement de bases de données prospectives plus vastes, afin d’améliorer la santé globale de cette population.
Mots-clés : identité trans ; transgenre ; FtM ; MtF ; AFAB ; AMAB ; incongruité de genre ; dysphorie de genre ; GAHT ; bloqueurs de puberté
1. Introduction
Une personne transgenre est un individu qui ressent une incongruité de genre. Selon la définition de la CIM-11, l’incongruité de genre est un décalage marqué et persistant entre le genre vécu par un individu et le sexe qui lui a été attribué à la naissance. Contrairement à l’ancienne appellation du DSM-IV, « dysphorie de genre », elle est classée comme un état lié à la santé sexuelle plutôt que comme un trouble mental, ce qui reflète le consensus international actuel. Ce concept met l’accent sur l’incohérence elle-même, et non sur la détresse qui y est associée, et sert à orienter l’accès aux soins d’affirmation de genre dans de nombreux contextes cliniques. Les estimations de prévalence varient considérablement en fonction de la méthodologie et des définitions utilisées dans les différentes études. D’après les revues de littérature les plus récentes, la prévalence semble se situer entre 0,3 % et 0,5 % chez les adultes et entre 1,2 % et 2,7 % chez les adolescents [1].
Les États-Unis [2], le Canada [3], l’Australie [4], les Pays-Bas [5] et le Royaume-Uni [6] ont été les pays pionniers dans le développement de soins médicaux destinés aux populations transgenres pédiatriques dans les pays occidentaux. Ces modèles de soins se sont ensuite étendus à la plupart des pays européens, bien qu’avec une variabilité considérable dans les pratiques et les cadres réglementaires [7]. En France, des services spécialisés ont commencé à voir le jour à partir de 2013 [8].
Tous les pays dans lesquels des services cliniques spécialisés destinés aux adolescents transgenres ont été mis en place ont systématiquement fait état d’une augmentation progressive des taux d’orientation [2,8,9]. Cela soulève la nécessité de distinguer entre une augmentation réelle du nombre de cas pédiatriques transgenres (et, par extension, d’examiner les causes potentielles d’une telle augmentation) et un éventuel biais d’enregistrement résultant d’un meilleur accès à des soins médicaux adaptés [8].
À Strasbourg, la prise en charge médicale des adolescents transgenres s’est développée à partir de 2016-2017 grâce à un réseau coordonné associant la communauté et l’hôpital, structuré autour de réunions d’équipes pluridisciplinaires (MDT) (psychiatres pour adultes et pour enfants/adolescents, psychologue, endocrinologues pour adultes et pédiatriques, chirurgien, gynécologue, biologiste de la reproduction, médecin généraliste, sociologue), organisées sous l’égide du Centre hospitalier universitaire de Strasbourg. Ce modèle de prise en charge repose sur une approche multiprofessionnelle impliquant un professionnel de la santé mentale au sein du réseau, parfois rejoint, lorsque cela est cliniquement indiqué, par un endocrinologue du réseau et un spécialiste de la fertilité, tous formés et expérimentés dans l’accompagnement des personnes transgenres.
Pendant plusieurs années, les adolescents transgenres étaient d’abord évalués par les psychiatres du réseau, puis orientés vers l’endocrinologue. En l’absence d’un service dédié à l’endocrinologie pédiatrique, le traitement hormonal d’affirmation de genre (GAHT) était prescrit par des endocrinologues pour adultes du réseau. L’accès au GAHT était longtemps réservé aux adolescents âgés de 16 ans ou plus et nécessitait au moins un an de suivi psychiatrique préalable auprès d’un spécialiste de l’enfance et de l’adolescence. Les adolescents plus jeunes ne pouvaient pas bénéficier de traitements bloquant la puberté.
La mise en place d’une consultation spécialisée en endocrinologie pédiatrique en 2020 a permis au réseau de Strasbourg de rejoindre un réseau national d’endocrinologie pédiatrique coordonné par la Société française d’endocrinologie et de diabétologie pédiatriques [10]. Ce réseau national vise à harmoniser les pratiques à l’échelle de la France et à les aligner sur les normes internationales. Cette mise en place :
A permis aux adolescents transgenres plus jeunes de bénéficier de traitements bloquant la puberté lorsque cela est cliniquement indiqué.
Modification du parcours de soins. Aujourd’hui, le premier professionnel du réseau rencontré n’est plus nécessairement le psychiatre. Dans certains cas, les familles contactent d’abord le secrétariat de l’endocrinologue pédiatrique, souvent sur les conseils de leur médecin généraliste. L’adolescent est ensuite orienté vers un professionnel de la santé mentale à un stade ultérieur. Si la famille contacte les deux secrétariats (endocrinologie et psychiatrie), le premier professionnel que l’adolescent rencontre est simplement celui qui est disponible en premier. En ce qui concerne les soins de santé mentale, l’adolescent rencontrera d’abord soit le psychiatre, soit le psychologue, en fonction des besoins identifiés lors de l’anamnèse initiale réalisée par l’endocrinologue (s’il a été consulté en premier) ou par le médecin généraliste référent.
L’âge minimum pour entamer un traitement hormonal anticonceptionnel (GAHT) a été abaissé à 15 ans, bien que les recommandations internationales mettent désormais l’accent sur des critères liés à la maturité plutôt que sur des seuils d’âge stricts.
Désormais, la durée et la fréquence du suivi sont individualisées et tiennent compte des besoins exprimés par l’adolescent et ses parents, notamment le degré d’acceptation familiale, les éventuels soins psychologiques ou médicaux antérieurs, l’âge, la maturité et le niveau de détresse psychologique.
Les objectifs de ce suivi sont multiples [1,7,10] :
Accompagner l’adolescent dans l’exploration de son identité de genre sans exercer d’influence dans un sens ou dans l’autre.
Vérifier que la situation de l’adolescent répond aux critères diagnostiques de l’incohérence de genre, identifier les éventuelles comorbidités somatiques, psychiatriques et/ou neurodéveloppementales associées et, le cas échéant, veiller à leur prise en charge appropriée.
Caractériser la nature de la demande (suivi des troubles associés ? Soutien psychologique uniquement ? Souhait de transition sociale uniquement ? Demande de transition hormonale ?), vérifier sa persistance, évaluer le degré de consensus familial concernant cette demande, et proposer des solutions qui répondent au mieux aux attentes de toutes les parties tout en conservant une approche de prise en charge centrée sur l’adolescent.
Évaluer la capacité de discernement de l’adolescent et sa capacité à donner son consentement libre et éclairé aux soins proposés, en particulier en ce qui concerne les traitements médicaux et hormonaux.
Fournir à l’adolescent et à ses tuteurs légaux les informations les plus complètes possibles sur les différentes modalités de transition, les traitements hormonaux, le caractère irréversible de certains effets, les effets indésirables potentiels et la possibilité d’interrompre le processus à tout moment, que ce soit avant ou après le début d’un traitement. Une consultation avec un médecin spécialiste est systématiquement proposée afin de discuter des options de conservation des gamètes.
Réaliser une évaluation médicale préliminaire afin d’exclure toute contre-indication (notamment somatique) à la thérapie hormonale de confirmation de genre (THCG) et d’identifier tout besoin spécifique de suivi.
Lors du lancement de la GAHT, le clinicien s’assure que l’adolescent donne son consentement éclairé et que ses tuteurs légaux donnent leur accord. Plutôt que de se contenter de signer un formulaire, toutes les parties rédigent de leur propre main leur consentement dans son intégralité, en suivant un modèle établi par l’équipe.
Une équipe pluridisciplinaire dédiée examine tous les trois mois les dossiers des mineurs concernés, y compris les traitements hormonaux proposés. Si nécessaire, l’équipe sollicite l’avis d’autres spécialités médicales et/ou oriente les cas vers d’autres équipes pluridisciplinaires spécialisées.
Plusieurs études de cohorte pédiatriques ont été publiées à l'échelle internationale [11,12,13,14,15,16,17], mais une seule cohorte française [8]. Notre travail constitue donc la deuxième cohorte pédiatrique publiée en France. L’objectif principal de notre étude était de décrire la cohorte d’adolescents transgenres ayant entamé un suivi pour incongruité de genre au Centre hospitalier universitaire de Strasbourg avant l’âge de 18 ans, qu’ils aient ou non bénéficié d’un traitement hormonal de confirmation du genre (GAHT) avant d’atteindre l’âge adulte.
2. Matériel et méthodes
2.1. Population
Cette étude est une analyse descriptive, observationnelle, rétrospective et monocentrique, fondée sur les dossiers médicaux de patients transgenres (codes CIM-10 F64.0, F64.2, F64.8 et F64.9) ayant consulté au moins une fois avant l’âge de 18 ans au sein des services de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent et/ou d’endocrinologie pédiatrique du Centre hospitalier universitaire de Strasbourg. La collecte des données a couvert la période allant de janvier 2017 à mars 2024. L’autorisation éthique a été obtenue le 15 mai 2025. Après examen de l’ensemble des dossiers cliniques des adolescents suivis en pédiatrie et/ou en psychiatrie de l’enfant pour des questions liées à l’identité de genre au Centre hospitalier universitaire de Strasbourg, 115 patients au total ont été inclus. Les critères d’exclusion étaient les suivants : âge supérieur à 18 ans au moment de la première consultation ou dossiers insuffisamment documentés.
2.2. Variables étudiées
Nous avons tout d’abord recueilli des données sur la date de la première consultation avec le premier membre de l’équipe (psychiatre, psychologue ou endocrinologue) consulté et qui a lancé le parcours, le sexe attribué à la naissance, l’âge lors de la première consultation, ainsi que le type de transition en cours ou souhaitée. Nous avons également noté l’âge au moment du « coming in » (défini comme la première prise de conscience par l’adolescent·e de son incongruité de genre), du « coming out » (défini comme la première révélation par l’adolescent·e de son incongruité de genre à une autre personne), tels que rapportés par les adolescent·e·s, l’âge au moment du changement de prénom dans les registres scolaires (ce qui est autorisé en France avant tout changement officiel), ainsi que l’âge au moment du changement de nom légal et le parcours scolaire (filière générale, filière professionnelle, enseignement à distance, autre).
L'examen des dossiers de psychiatrie infantile et adolescente nous a permis de recenser le nombre de consultations psychiatriques antérieures au début du traitement par GAHT, ainsi que tout antécédent psychiatrique ou trouble concomitant diagnostiqué par le psychiatre du jeune, notamment l'anxiété, la dépression, les idées suicidaires, l'automutilation, tentatives de suicide, troubles alimentaires, troubles du spectre autistique (TSA), trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité (TDAH), ainsi que des facteurs psychosociaux tels qu’antécédents de violences sexuelles ou de harcèlement scolaire. La correspondance médicale a été utilisée pour identifier la date du premier contact avec un endocrinologue lorsque le suivi avait lieu en cabinet privé. Les données sur la prévalence des troubles psychiatriques dans la population générale française ont été obtenues auprès de sources gouvernementales telles que « Santé publique France » (service gouvernemental des statistiques de santé publique), l’Agence nationale de santé, ou à partir d’études publiées lorsqu’elles étaient disponibles. Les estimations de prévalence variant d’une étude à l’autre, les valeurs les plus élevées rapportées ont été retenues afin de minimiser le risque de comparaisons inexactes.
L’analyse des dossiers d’endocrinologie pédiatrique a permis d’obtenir des informations sur l’âge lors du premier contact avec un endocrinologue, le nombre de consultations en endocrinologie avant le début du traitement par GAHT, le type de traitement prescrit (le cas échéant), la date de la réunion de l’équipe pluridisciplinaire (MDT), ainsi que la fréquentation ou non par l’adolescent d’un centre de préservation de la fertilité et la réalisation ultérieure d’une préservation de gamètes.
2.3. Analyses statistiques
Le test du chi carré a été utilisé pour comparer les variables catégorielles. Lorsque les effectifs observés dans les tableaux 2 × 2 étaient faibles (< 10), la correction de Yates a été appliquée. Le test t de Student a été utilisé pour les comparaisons de moyennes (présentées avec l’écart-type). Toutes les médianes sont présentées avec leurs premier et troisième quartiles (Q1 et Q3). Des rapports de cotes (RC) avec des intervalles de confiance à 95 % (IC 95 %) ont été calculés pour évaluer l’ampleur et la précision des associations.
3. Résultats
3.1. Description générale de l'échantillon
La figure 1 présente le nombre de premières consultations pour incongruité de genre chez les mineurs au Centre hospitalier universitaire de Strasbourg. Ce nombre a augmenté entre 2017 et 2021 (avec une baisse marquée en 2020) et est resté relativement stable depuis lors.

Figure 1. Nombre annuel de nouveaux patients pris en charge pour des questions d’identité de genre au Centre hospitalier universitaire de Strasbourg.
Le rapport hommes-femmes dans notre population est de 2,4, avec 68,7 % (n = 79) d’adolescents assignés femmes à la naissance (AFAB) et 26,96 % (n = 31) d’adolescents assignés hommes à la naissance (AMAB). Ce rapport de sexe reste globalement similaire dans toutes les tranches d’âge (figure 2). Par ailleurs, 0,8 % (n = 1) s’identifiaient comme non binaires, et 3 % (n = 4) ont été classés dans la catégorie « autre » car ils étaient encore en phase de réflexion sur leur genre. Dans l’ensemble, 85 % ont entamé un suivi dans le cadre d’une consultation en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, tandis que 15 % ont commencé un suivi en endocrinologie pédiatrique. L’âge lors de la première consultation variait de 6 à 17 ans. L’âge moyen était de 15,11 ans (± 2,16), avec une médiane de 15,55 ans (Q1 : 14,2 ; Q3 : 16,5).

Figure 2. Répartition des patients (* pourcentage des patients inclus).
En raison de la variabilité et du caractère approximatif de ces âges déclarés par les participants eux-mêmes, les âges d’entrée et de sortie sont présentés sous forme de médianes dans notre étude. L’âge médian des personnes à leur entrée était de 12 ans (Q1 : 10 ; Q3 : 14), et l’âge médian des personnes ayant révélé leur identité était de 14 ans (Q1 : 12 ; Q3 : 15). L’âge médian de la prise de conscience chez les personnes AFAB était de 12 ans (Q1 : 11 ; Q3 : 14), et l’âge médian de la révélation de leur identité était de 14 ans (Q1 : 12,5 ; Q3 : 15). Chez les personnes nées de sexe masculin (AMAB), l’âge médian de l’acceptation de leur identité de genre était de 11 ans (Q1 : 7,75 ; Q3 : 13,13), tandis que l’âge médian du coming out était de 14 ans (Q1 : 12,5 ; Q3 : 15).
Après leur coming out, 53 adolescents (46 %) ont pu faire modifier leur prénom sur les registres de présence de leur établissement scolaire. Au total, 38 d’entre eux (33 %) ont demandé un changement officiel de nom à l’état civil, qui leur a été accordé à un âge moyen de 15,9 ans. Le délai médian entre le moment de l’entrée dans l’école et la première consultation avec l’équipe était de 3 ans (Q1 : 2 ; Q3 : 5), et le délai médian entre le coming out et la première consultation était de 1 an (Q1 : 3 mois ; Q3 : 2 ans). Quel que soit le sexe attribué à la naissance, les âges d’entrée à l’école et de coming out étaient similaires au sein de la cohorte.
Dans notre étude, 44 % des participants suivaient un parcours scolaire général, 31 % un parcours de formation professionnelle et 11 % suivaient un enseignement à distance. Au total, 13 % ne suivaient pas de parcours scolaire classique : ils effectuaient un service civique, occupaient un emploi, étaient inactifs et/ou avaient abandonné leurs études.
3.2. Prise en charge psychiatrique des enfants et des adolescents
En ce qui concerne les troubles psychiatriques concomitants (tableau 1), 62 % des adolescents transgenres ont déclaré avoir eu des idées suicidaires, et 29 % avaient fait au moins une tentative de suicide. Au total, 34 % présentaient (ou avaient présenté auparavant) des symptômes dépressifs, 36 % ont déclaré des antécédents d’automutilation (par exemple, des coupures), 52 % souffraient (ou avaient souffert) d’un trouble anxieux et 15 % d’un trouble alimentaire. Au total, 7,8 % des adolescents présentaient un TSA et 13 % un TDAH. Sur les 115 adolescents inclus dans l’étude, 96 (83,5 %) présentaient au moins un trouble psychiatrique concomitant. Une fois les diagnostics de TSA et de TDAH exclus, ce nombre est passé à 92 individus (80 %).
Tableau 1. Troubles psychiatriques concomitants et autres antécédents médicaux pertinents.

En ce qui concerne les autres facteurs psychosociaux, 10,4 % des adolescents de la cohorte ont déclaré avoir subi des violences sexuelles : 11,1 % parmi les personnes nées de sexe féminin (AFAB) et 8,82 % parmi celles nées de sexe masculin (AMAB). Le harcèlement scolaire constituait une autre variable d’intérêt et concernait 29,6 % de l’échantillon.
Nous avons comparé plusieurs paramètres de santé mentale de notre cohorte à ceux de la population générale et aux résultats rapportés par la seule autre cohorte française, celle de Lagrange et al. Ces comparaisons sont résumées dans le tableau 2.
Tableau 2. Comparaison des chiffres relatifs à la santé mentale dans notre cohorte avec ceux de la population générale (en France) et avec les données de la cohorte de Lagrange et al. (une autre cohorte française) rapportées dans la littérature [18,19,20,21,22,23].

3.3. Prise en charge endocrinologique
3.3.1. Répartition des patients
Sur les 115 adolescents inclus dans l’étude, 75 (65 %) ont consulté un endocrinologue, dont 40 ont été suivis par un endocrinologue pédiatrique. La répartition des patients est résumée dans la figure 2.
3.3.2. Facteurs sociaux associés à la prise en charge endocrinologique
Nous avons examiné les facteurs associés au fait qu’un adolescent transgenre de notre cohorte ait consulté un endocrinologue et ait reçu un traitement hormonal de transition (GAHT). En ce qui concerne la scolarité, 73 % des adolescents inscrits dans des filières autres que l’enseignement général (filière professionnelle, enseignement à distance ou autre) ont consulté un endocrinologue, contre seulement 55 % de ceux inscrits dans la filière générale (p = 0,038). Les adolescents suivant un parcours scolaire généraliste étaient plus susceptibles d’être orientés vers des endocrinologues pédiatriques (68 %) que ceux suivant d’autres types de parcours scolaires (43 %) (p = 0,034).
En ce qui concerne l’orientation vers un endocrinologue, aucune différence n’a été observée selon le type de transition (AFAB ou AMAB) (p = 0,69).
3.3.3. Mise en place des soins endocrinologiques
Les éléments pertinents relatifs aux soins endocrinologiques sont résumés dans le tableau 3.
Tableau 3. Données résumant la prise en charge médicale de l’identité transgenre dans notre cohorte (pourcentages calculés sur la base de la taille totale de la cohorte).

Les adolescents ayant bénéficié d’une prise en charge endocrinologique (65 %) ont commencé leur suivi à un âge moyen de 16,04 ans (± 1,87) et à un âge médian de 16,5 ans (Q1 : 15,1 ; Q3 : 17,34).
Parmi les 75 adolescents ayant consulté un endocrinologue, 53 ont reçu un traitement hormonal de confirmation du genre (GAHT) et 5 ont été traités par des bloqueurs de puberté.
L’âge moyen au début du GAHT était de 16,99 ans (± 0,98). Au total, 40 adolescents (75,5 %) ont commencé le traitement avant l’âge de 18 ans, tandis que 13 (24,5 %) l’ont commencé à 18 ans ou plus, soit un total de 53 patients, représentant 46 % de l’ensemble de la cohorte. Les 40 adolescents ayant commencé le traitement alors qu’ils étaient encore mineurs représentaient 34,8 % de l’échantillon complet de 115 patients.
Parmi ces 40 adolescents :
Vingt-six (65 %) ont commencé un traitement par GAHT entre 16 et 18 ans ;
Quatorze (35 %) ont commencé un traitement par GAHT entre 15 et 16 ans ;
Aucun traitement par GAHT n’a été instauré avant l’âge de 15 ans.
Le délai médian entre le premier contact et le début du traitement par GAHT était d’environ 15 mois (Q1 : 11 ; Q3 : 21). Entre ce premier contact et le début du traitement par GAHT, les adolescents ont eu en moyenne 9 consultations en psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent (Q1 : 7 ; Q3 : 12) et 2 consultations en endocrinologie (Q1 : 2 ; Q3 : 3).
Au cours du suivi, une consultation au centre de préservation de la fertilité a été systématiquement proposée. Au total, 32 adolescents s’y sont rendus, et 6 d’entre eux ont bénéficié d’une préservation de gamètes. Parmi les personnes ayant bénéficié d’un traitement hormonal de transition (n = 53), 26 (49 %) avaient été vues au préalable au centre de préservation de la fertilité, dont 20 adolescents nés de sexe féminin (AFAB) (54 % des AFAB bénéficiant d’un traitement hormonal de transition) et 6 adolescents nés de sexe masculin (AMAB) (44 % des AMAB bénéficiant d’un traitement hormonal de transition). Les six adolescents ayant procédé à la préservation de gamètes étaient tous des AMAB.
Le début du traitement hormonal de substitution (GAHT) a fait l’objet d’une discussion au sein de l’équipe pluridisciplinaire (MDT) pour 33 des 53 adolescents bénéficiant de ce traitement, en partie parce que 12 d’entre eux étaient majeurs au moment de son initiation. Deux adolescents ont initialement reçu un avis défavorable de la part de l’équipe pluridisciplinaire, suivi d’un avis favorable après réévaluation. Parmi les 40 adolescents (68 %) ayant commencé un traitement hormonal de confirmation de genre avant l’âge de 18 ans, 27 (68 %) ont vu leur traitement discuté au sein de l’équipe pluridisciplinaire. Les 13 adolescents ayant commencé un traitement hormonal de confirmation de genre avant l’âge de 18 ans sans examen par l’équipe pluridisciplinaire ont tous été suivis dans des cabinets privés d’endocrinologie pour adultes. Les raisons pour lesquelles certains cas n’ont pas été examinés par l’équipe pluridisciplinaire sont inconnues, car seuls les dossiers internes de l’hôpital ont été examinés.
3.3.4. Absence de mise en place d’un traitement hormonal de confirmation (GAHT)
Enfin, nous avons examiné les raisons pour lesquelles 62 adolescents transgenres de notre cohorte n’avaient pas entamé de traitement hormonal de confirmation (GAHT) à la fin de la période de collecte des données. Douze d’entre eux (19,4 %) n’avaient pas atteint l’âge minimum requis de 15 ans fixé par l’équipe pour bénéficier d’un traitement hormonal de confirmation de genre. Quant aux autres, 19 d’entre eux (30,6 %) présentaient un suivi insuffisant, ce qui signifie que leur prise en charge par l’équipe n’avait commencé que récemment à la fin de la période d’inclusion et/ou qu’ils n’avaient pas encore eu de consultation en endocrinologie à cette date. Trois adolescents (4,8 %) ne semblaient pas répondre aux critères de maturité requis, soit en raison d’un suivi irrégulier, de changements d’avis répétés, soit en raison de la présence d’un épisode dépressif majeur dans lequel l’identité de genre n’était pas considérée comme la source principale de la détresse psychologique. Dans ces cas, l’équipe a choisi d’accorder un délai supplémentaire de réflexion. Pour 7 adolescents (11,3 %), la décision de reporter le traitement hormonal de confirmation du genre (GAHT) reflétait un choix familial visant à accorder davantage de temps de réflexion. Cela diffère du refus catégorique d’un ou plusieurs titulaires de l’autorité parentale, qui concernait également 7 adolescents (11,3 %). Les autres raisons sont résumées dans le tableau 4.
Tableau 4. Raisons de la non-mise en place du traitement hormonal de confirmation du genre (GAHT).

Arrêt du traitement et retour à l’identité de genre initiale.
Certains adolescents qui n’avaient pas encore commencé de traitement :
Sont revenus à une identité de genre correspondant à leur sexe attribué à la naissance avant de consulter un endocrinologue * ;
Sont revenus à une identité de genre correspondant à leur sexe attribué à la naissance après avoir consulté un endocrinologue, mais avant de commencer un traitement hormonal de transition (GAHT) *.
Certains adolescents ayant commencé le traitement :
Ont interrompu le traitement hormonal de transition (GAHT) ou le traitement par agoniste de la GnRH en raison d’une phobie liée aux injections, tout en continuant à s’identifier comme transgenre * ;
Ont temporairement suspendu le GAHT pour poursuivre leur réflexion personnelle, avant de décider par la suite de reprendre le traitement * ;
Ont définitivement arrêté le GAHT sans revenir à une identité de genre correspondant à leur sexe d’attribution à la naissance, s’identifiant plutôt à un genre moins binaire *.
Aucun adolescent ayant entamé un traitement hormonal de transition (GAHT) n’est par la suite revenu à un genre aligné sur son sexe attribué à la naissance à la fin de la période de collecte des données.
* Ces cinq catégories représentent un total de 7 adolescents (6,1 % de la cohorte). Les chiffres exacts pour chaque catégorie ne sont pas fournis en raison de la très petite taille de l’échantillon, afin de préserver l’anonymat des patients.
4. Discussion
4.1. Dynamique des orientations vers les soins
Comme dans d’autres cohortes [8,24,25,26], les premières consultations étaient initialement rares et ont augmenté avec le temps. Le suivi reste trop limité pour déterminer si un plateau a été atteint. La hausse du recours aux soins reste mal comprise et est probablement due à plusieurs facteurs. Elle semble dépendre en partie de l’extension des services disponibles, puisque cette augmentation se produit à des moments différents selon les pays, et en partie d’une diffusion probablement plus large de l’information [27]. Une autre hypothèse pourrait être une acceptation sociétale croissante de la transition de genre.
4.2. Population
La majorité des adolescents de notre cohorte étaient AFAB (68,7 %). Cette prédominance est cohérente avec les résultats d’autres études sur les jeunes transgenres [8,28,29]. Cette surreprésentation des adolescents AFAB est l’un des points de controverse dans la prise en charge des mineurs transgenres. Cependant, la littérature internationale suggère que, bien que l’âge auquel les interventions hormonales sont initiées puisse varier en fonction du sexe attribué à la naissance, le rapport entre les sexes tend à s’équilibrer avec le temps [19,28,30,31].
Plusieurs hypothèses ont été avancées pour expliquer ce phénomène :
La différence dans le moment où survient la puberté entre les sexes. Chez les adolescents AFAB, le développement des caractères sexuels secondaires intervient physiologiquement plus tôt, ce qui peut entraîner une intensification plus précoce de la détresse psychologique.
Une autre hypothèse repose sur une plus grande acceptabilité sociale de la transition chez les personnes AFAB par rapport aux personnes AMAB, qui semblent exposées à des niveaux plus élevés d’intolérance sociale [28,30].
Une autre étude [31] a révélé que, parmi les minorités sexuelles, les personnes AMAB (cis ou trans) éprouvent des difficultés disproportionnellement plus grandes à révéler leur identité pendant l’adolescence par rapport à celles assignées femmes à la naissance.
Enfin, les adolescents AFAB semblent présenter des taux plus élevés de troubles psychiatriques concomitants et de désengagement scolaire, ainsi qu’une transition sociale plus fréquente, ce qui peut les amener à consulter plus tôt [8].
Les âges de « coming in » et de « coming out » ont été déclarés par les adolescents eux-mêmes lors des consultations. Ces variables sont donc subjectives, car elles dépendent à la fois de la mémoire de l’adolescent et de son interprétation personnelle de son incongruité de genre. De même, le « coming out » peut représenter une transition sociale complète pour certains, tandis que pour d’autres, il peut correspondre uniquement à une conversation privée avec un ami et/ou un membre de la famille. Cela explique la variabilité importante observée. Dans notre étude, l’âge médian de la prise de conscience de son identité de genre était de 12 ans (Q1 : 10 ; Q3 : 14), et l’intervalle entre la prise de conscience déclarée et la première consultation auprès de l’équipe était de 3 ans (Q1 : 1 ; Q3 : 5). Cela suggère que la réflexion personnelle précédant toute démarche liée à la transition est un long processus, s’étalant souvent sur plusieurs années.
4.3. Santé mentale
Nous avons comparé plusieurs comorbidités psychiatriques et facteurs psychosociaux au sein de notre cohorte à ceux de la population générale [18,20,21,22,23,32,33] ainsi qu’aux résultats rapportés par la seule autre cohorte française [8]. Dans notre cohorte, les proportions de troubles anxieux, de syndromes dépressifs, d’idées suicidaires et de tentatives de suicide étaient significativement différentes de celles observées dans la population générale. En revanche, aucune différence significative n’a été constatée pour les troubles alimentaires, dont la prévalence était comparable à celle de la population générale.
Nos résultats sont comparables à ceux rapportés par l’autre cohorte française [8] et concordent avec la littérature internationale sur ce sujet [34]. Nous notons toutefois que nos taux de syndromes dépressifs sont inférieurs et nos taux de TDAH légèrement supérieurs à ceux observés par Lagrange et al. [8]. Nous ne disposons pas d’explication claire à cet écart. La nature rétrospective de notre étude a peut-être conduit à une sous-identification des troubles dépressifs chez certains patients. Néanmoins, les proportions observées dans les deux cohortes restent supérieures à celles rapportées dans la population générale.
Dans notre cohorte, les prévalences des TSA et du TDAH différaient significativement de celles estimées en France [22,23]. De nombreuses études [8,35] ont déjà mis en évidence l’association entre les TSA et l’incongruité de genre. Une revue systématique portant spécifiquement sur la relation entre l’autisme et la diversité de genre [35] a proposé plusieurs hypothèses pour expliquer cette association. L’une d’entre elles suggère que les difficultés à percevoir les normes sociales, caractéristiques de l’autisme, pourraient entraîner une identification moindre aux normes de genre et une pression réduite à s’y conformer. Cela pourrait se traduire par un taux plus élevé et plus précoce de coming out transgenre chez les adolescents atteints de TSA.
De même, le TDAH semble également présenter une prévalence plus élevée au sein des populations transgenres, tant dans notre étude que dans la littérature [34]. La nature causale de cette association reste indéterminée.
Le harcèlement scolaire était une autre variable que nous avons jugée pertinente dans notre étude. Il touchait 29,6 % des adolescents de notre cohorte, contre 4 à 6 % des élèves en France [20]. La conception rétrospective de notre étude ne nous a pas permis de déterminer si le harcèlement était systématiquement lié à l’identité de genre. Ces résultats suggèrent néanmoins une vulnérabilité accrue des adolescents de notre cohorte face à ce phénomène, ce qui est cohérent avec la littérature existante [36].
4.4. Impact du type de parcours scolaire
En France, la filière professionnelle correspond à un programme plus pratique et axé sur la profession. Les élèves ne passent qu’une partie de leur temps à l’école (souvent environ la moitié, parfois moins), tandis que le reste du temps est consacré à travailler dans une entreprise sous la supervision d’un employeur qui les forme à leur futur métier. Ils sont rémunérés pour ce travail et ont donc un statut mixte, à la fois d’étudiants et de salariés.
Étonnamment, dans notre cohorte, les parcours de transition semblent varier en fonction du type de scolarité de l’adolescent. Les adolescents inscrits dans des filières autres que l’enseignement général (filière professionnelle, enseignement à distance, service civique, salariés, inactifs et/ou ayant abandonné l’école) semblaient plus susceptibles de consulter un endocrinologue que ceux suivant un parcours d’enseignement général. Ils consultent également plus souvent un endocrinologue pour adultes qu’un endocrinologue pédiatrique. À notre connaissance, ces paramètres n’ont pas été examinés dans d’autres études. Compte tenu de la grande variabilité des systèmes éducatifs d’un pays à l’autre, toute comparaison internationale s’avère difficile. Il serait donc utile d’étudier, dans le cadre d’études spécifiques, comment ces paramètres influencent la prise en charge endocrinologique. Une hypothèse est que les adolescents transgenres inscrits dans des programmes professionnels ou en apprentissage peuvent être confrontés plus tôt à des responsabilités d’adulte et à des environnements professionnels, ce qui conduit à une autonomie plus précoce et à un processus décisionnel plus affirmé concernant leur transition.
4.5. Aspects pratiques de l'accompagnement proposé
La durée médiane du suivi avant le début du GAHT était de 15 mois (Q1 : 11 mois ; Q3 : 21 mois) dans notre cohorte, dont l'âge moyen était de 16,99 ans (± 0,98). La proportion globale d’adolescents bénéficiant d’un traitement hormonal de confirmation de genre (GAHT) dans notre cohorte était de 46 %, et seuls 34,8 % d’entre eux avaient moins de 18 ans au moment du début du traitement. Ces chiffres sont comparables à ceux observés dans des cohortes précédentes [8,11,12]. Ces résultats suggèrent que plus de la moitié des adolescents consultant pour une incongruité de genre ne poursuivent pas de transition hormonale, du moins pas avant l’âge de 18 ans. Pour ceux qui s’y engagent, le traitement hormonal représente l’aboutissement d’un long processus : de la prise de conscience à la révélation de son identité de genre, suivie d’une évaluation médicale, puis enfin de la transition hormonale.
Seuls 4,3 % des adolescents de notre cohorte ont reçu un agoniste de la GnRH. Cette proportion varie considérablement (de 11 % à 98 %) d’une étude à l’autre [8,11,12,15,16], probablement en raison de différences au niveau de l’organisation locale et de la conception des études. Par exemple, l’autre cohorte française a fait état d’un taux de 11 % de patients sous inhibiteurs de puberté, mais il s’agissait du seul réseau local proposant ce type de prise en charge depuis 2013, alors que notre réseau n’a ouvert une clinique dédiée à l’endocrinologie pédiatrique qu’en 2020. Avant cela, les inhibiteurs de puberté n’étaient pas prescrits aux adolescents plus jeunes au sein de notre réseau.
4.6. Fertilité
Avant le début d’un traitement hormonal anticonceptionnel (GAHT), une consultation d’information au centre de préservation de la fertilité était systématiquement proposée, mais seule une faible proportion d’adolescents y a effectivement participé (27,8 %). Néanmoins, environ la moitié des personnes ayant entamé un GAHT avaient assisté à une consultation d’information, ce qui suggère que cette question prend davantage d’importance à l’approche du GAHT. Seuls 11 % des adolescents sous GAHT ont eu recours à la conservation de gamètes, et aucun d’entre eux n’était AFAB. Ces chiffres concordent avec ceux de la littérature [8,37] et peuvent s’expliquer par :
La plus grande complexité de la conservation des ovocytes par rapport à celle du sperme (même si la conservation du sperme est également souvent vécue négativement par les adolescents atteints de dysphorie de genre, pour qui l’obligation de se masturber peut être psychologiquement intolérable).
Le moment où cette demande survient, alors que les adolescents sont pleinement engagés dans leur processus de transition, souhaitant généralement éviter tout retard supplémentaire et ne disposant pas toujours de la maturité ou de la recul nécessaire pour envisager les questions de fertilité future ou une éventuelle parentalité [37].
Les défis spécifiques posés par la préservation de la fertilité chez les adolescents sous bloqueurs de puberté, car ces patients ne produisent pas encore de gamètes.
Les obstacles réglementaires qui compliquent encore davantage l’utilisation des gamètes conservés à l’âge adulte. En France, la conservation des gamètes est entièrement gratuite et entièrement prise en charge par le système de santé national. Néanmoins, les personnes transgenres ne peuvent actuellement pas utiliser leurs gamètes conservés si elles ont légalement changé de sexe dans les registres d’état civil. Certains adolescents préfèrent donc ne pas conserver de gamètes qu’ils ne pourront peut-être jamais utiliser.
Cette combinaison de facteurs contribue probablement au taux élevé de refus des consultations et, par conséquent, des procédures de préservation de la fertilité. Enfin, il convient de noter que, à notre connaissance, aucune étude n’a évalué combien de personnes utilisent finalement les gamètes qu’elles ont conservés.
4.7. Absence de traitement, arrêt du traitement et retransition
Nous avons également examiné les raisons pour lesquelles certains adolescents n’ont pas bénéficié d’un traitement hormonal. Trois adolescents (4,8 %) ne semblaient pas répondre aux critères de maturité requis par les recommandations internationales [1]. Toutefois, ce critère de maturité soulève des questions quant à l’interprétation subjective qu’il implique et aux outils utilisés pour l’évaluer. La maturité peut être définie de diverses manières, tant au sein d’un même individu qu’entre individus, ce qui souligne l’importance d’un travail multidisciplinaire coordonné.
Pour 13 % des adolescents, la raison invoquée était une période de réflexion initiée par la famille, ce qui ne constitue pas une opposition à la transition hormonale, mais plutôt un souhait de discussion ou de report. Cela diffère du refus catégorique d’un ou plusieurs titulaires de l’autorité parentale, qui concernait sept adolescents (11 %) dans notre étude.
Enfin, nous avons cherché à examiner la retransition/détransition au sein de notre cohorte. Les définitions de la retransition varient considérablement d’une étude à l’autre [38,39,40]. Selon les critères appliqués aux différentes catégories, le taux de ré-transition ou d’arrêt du traitement dans notre étude varie de 0 % (aucun adolescent n’étant revenu à son sexe d’attribution à la naissance après le début du traitement hormonal générique) à 6,1 % (lorsqu’on combine plusieurs critères). Ce résultat s’inscrit dans la fourchette large rapportée dans la littérature, où les chiffres varient considérablement d’une étude à l’autre. Il est néanmoins rassurant de constater qu’aucun adolescent de notre cohorte n’est revenu à son sexe d’attribution à la naissance après avoir commencé un traitement hormonal global (GAHT) à la fin de la collecte des données. Cela suggère que chaque cas a fait l’objet d’une évaluation préalable rigoureuse par notre équipe. Il convient toutefois de noter que ces évaluations sont parfois perçues comme trop longues et mal accueillies par certains patients. Une réévaluation future de notre cohorte pourrait s’avérer utile pour évaluer l’évolution de la proportion de retours au sexe d’attribution à la naissance au fil du temps.
De plus, la « retransition » concerne souvent des personnes qui sont ensuite perdues de vue, car elles ne consultent plus les équipes spécialisées dans la prise en charge des personnes transgenres, ce qui rend difficile l’obtention de données fiables. Dans notre cohorte de Strasbourg, un certain nombre d’adolescents (non traités par GAHT) ont espacé leurs rendez-vous ou ont interrompu leur suivi avant que le traitement endocrinien puisse être mis en place. Leur nombre exact est difficile à déterminer en raison de la nature rétrospective de notre étude et de la possibilité que les adolescents choisissent une autre équipe de soins une fois l’âge adulte atteint. Pour ces personnes, les raisons de l’arrêt du suivi sont inconnues. Certains ne ressentent peut-être plus d’incohérence de genre, auquel cas notre taux de retransition serait sous-estimé pour les adolescents n’ayant pas reçu de traitement hormonal.
Une revue de la littérature [39], portant sur 15 études observationnelles, a rapporté des prévalences ponctuelles de retransition allant de 0,8 % à 7,4 % avant le traitement, et de 1 % à 9,8 % après le début du traitement. L’auteur a souligné une hétérogénéité considérable dans les définitions de la détransition et dans les cadres conceptuels d’une étude à l’autre. Nos résultats corroborent clairement cette observation. L’harmonisation de la définition de la retransition serait donc utile pour obtenir des estimations comparables et fiables pour cette population de patients.
5. Conclusions
Bien que le traitement hormonal destiné aux adultes transgenres existe depuis plusieurs décennies, l’accompagnement médical des mineurs est plus récent. Le nombre croissant de demandes, en particulier chez les adolescents, suscite des débats controversés et des réflexions dans les sphères politiques, sociales et médicales. La transition sociale chez les jeunes est de plus en plus acceptée, ce qui reflète une évolution sociétale vers une conception moins binaire du genre. Cependant, la transition médicale chez les mineurs reste régie par des recommandations souvent floues, en constante évolution ou, dans de nombreux pays, totalement absentes.
En France, la déclaration de consensus de la Société française d’endocrinologie et de diabétologie pédiatriques est récente, faisant suite à un rapport d’experts publié en novembre 2024. Les recommandations officielles de l’Agence nationale de santé ont été publiées en 2025 mais excluent actuellement les mineurs de leur champ d’application. L’élaboration de telles recommandations est difficile, en grande partie parce que les enfants et adolescents transgenres restent peu étudiés, compte tenu de l’émergence relativement récente de parcours médicaux structurés. Leurs parcours et leurs résultats à long terme sont mal documentés, et le nombre de mineurs concernés n’est pas systématiquement recensé.
Cette observation met en évidence l’intérêt d’une prise en charge en réseau, qui semble être la voie empruntée par les professionnels français tant au niveau local que national. Depuis la fin de notre collecte de données, les réflexions pluridisciplinaires ont évolué, et le réseau de Strasbourg fait désormais partie d’un réseau régional regroupant cinq centres hospitaliers universitaires (Reims, Nancy, Strasbourg, Dijon et l’île de la Réunion) ainsi que leur réseau local. Cette structure permet des réunions plus fréquentes dans le but d’améliorer la coordination territoriale, d’harmoniser les parcours de soins et de développer une meilleure compréhension de la population concernée.
Comme dans plusieurs autres publications scientifiques, nous avons observé une proportion importante d’adolescents souffrant de détresse psychologique et/ou présentant des différences neurodéveloppementales. Ce constat a suscité une réflexion sur la meilleure façon d’accompagner ces adolescents et, par là même, de réduire les risques de suicide et d’autres comorbidités psychiatriques au sein de cette population. Nous avons également constaté, en accord avec d’autres études, une prédominance d’adolescents nés de sexe féminin (AFAB), ce qui soulève des questions quant aux obstacles auxquels les personnes nées de sexe masculin (AMAB) peuvent être confrontées lorsqu’elles cherchent à effectuer leur transition, étant donné que le rapport entre les sexes chez les adultes transgenres semble se rapprocher de la parité.
Dans notre cohorte de 115 adolescents, environ 45 % ont suivi un traitement hormonal, et seuls 35 % ont commencé ce traitement avant l’âge de 18 ans. Ces chiffres permettent de relativiser la notion d’une prétendue « épidémie » d’identité transgenre chez les enfants, parfois évoquée dans les discours politiques ou médiatiques. Ils soulignent également que le traitement hormonal n’est ni immédiat ni inévitable dans le parcours de soins de ces adolescents, dont plus d’un tiers ne consultent jamais d’endocrinologue. De manière inattendue, notre étude a révélé que le type d’établissement scolaire avait une incidence sur le parcours de transition. Ce résultat mériterait d’être approfondi dans le cadre d’une étude spécifique.
Enfin, nous avons montré que, selon la définition retenue, le taux de réversion pouvait varier de 0 % à 6,1 %, ce qui soulève une nouvelle fois des questions quant à la validité et à la comparabilité des études sur la réversion. Ce sujet mériterait d’être abordé par les sociétés scientifiques internationales afin d’établir une ou plusieurs définitions communes en fonction du type de réversion considéré.
En conclusion, ce travail constitue la deuxième cohorte pédiatrique française portant sur des mineurs transgenres. Les recherches futures devraient s’appuyer sur des études à plus grande échelle afin de comparer les parcours de soins et, nous l’espérons, de mettre en lumière les moyens de mieux prendre en charge la détresse vécue par ces adolescents et d’améliorer la prise en charge globale. En attendant, et compte tenu du climat politique actuel, il semble essentiel de structurer et de coordonner l’ensemble des acteurs concernés, tant à Strasbourg que dans tout le pays, afin de garantir que l’offre de soins soit aussi claire et accessible que possible pour les adolescents, leurs familles et les pouvoirs publics. Il est tout aussi important de promouvoir la recherche universitaire sur ce sujet et de collecter des données prospectives qui contribueront à améliorer la santé globale de cette population et, nous l’espérons, à renforcer la légitimité de ces parcours de soins.
Contributions des auteurs
Conceptualisation : F.B. ; Méthodologie : F.B. et A.G.-V. ; Supervision : F.B. ; Validation : F.B. et A.G.-V. ; Analyse formelle : C.S. et F.B. ; Recherche/collecte des données : C.S. ; Ressources : F.B. et A.G.-V. ; Gestion des données : F.B. ; Rédaction du premier jet : C.S. ; Rédaction — révision et correction : F.B. et A.G.-V. ; Visualisation : C.S. ; Gestion du projet : C.S. et F.B. Tous les auteurs ont lu et approuvé la version publiée du manuscrit.
Financement
Cette recherche n’a bénéficié d’aucun financement externe.
Déclaration du comité d’éthique
L’étude a été menée conformément à la Déclaration d’Helsinki et approuvée par le Comité d’éthique des facultés de médecine, de médecine dentaire et de pharmacie de Strasbourg, ainsi que par les écoles d’infirmiers, de kinésithérapie et de sages-femmes de Strasbourg et les hôpitaux universitaires de Strasbourg (CE-2025-69 ; 15 mai 2025).
Déclaration relative au consentement éclairé
Le consentement éclairé a été obtenu auprès de tous les participants à l’étude.
Déclaration relative à la disponibilité des données
Les données présentées dans cette étude sont disponibles sur demande auprès des auteurs correspondants. Elles ne sont pas accessibles au public pour des raisons de confidentialité et d’éthique
Remerciements
Les auteurs tiennent à remercier les Hôpitaux Universitaires de Strasbourg, promoteurs de cette étude, pour leur soutien — notamment la prise en charge des frais de publication de cet article — et tout particulièrement le Département de la recherche clinique et de l’innovation pour son aide logistique ; Sylvie Rossignol, Laëtitia Martinerie et Vincent Laugel pour leurs remarques constructives lors de la première présentation orale de ces travaux, à l’occasion de la soutenance de thèse de Camille Schunder, lesquelles ont contribué à enrichir et améliorer cet article ; ainsi que Valérie Legaludec et François Moreau pour leur aide à mieux comprendre les parcours de soins des patients partiellement suivis en dehors des Hôpitaux Universitaires de Strasbourg.
Conflits d’intérêts
Le Dr BREZIN présente des conflits d’intérêts indirects avec les laboratoires SANDOZ®, NOVO NORDISK®, PFIZER®, SANOFI®, MERCK® et IPSEN®, qui ont financé sa participation à des séminaires de sociétés savantes. Ce financement est lié à des prescriptions pour des affections associées à un retard de croissance (notamment l’hormone de croissance et l’IGF-1 recombinant) et est sans lien avec l’activité clinique du Dr BREZIN dans le domaine de la santé des personnes transgenres. Les laboratoires concernés n’ont jamais été informés de cette étude et n’ont exercé aucun contrôle ni aucune influence sur un quelconque aspect de ces travaux. Toutefois, ces entreprises produisant également des hormones susceptibles d’être utilisées dans la prise en charge de personnes transgenres, il a semblé opportun de signaler ce conflit d’intérêts potentiel. Les autres auteurs déclarent que la recherche a été menée en l’absence de toute relation commerciale ou financière pouvant être interprétée comme un conflit d’intérêts potentiel.
Abréviations
TDAH Trouble du déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité
AFAB Sexe féminin assigné à la naissance
AMAB Sexe masculin assigné à la naissance
TSA Trouble du spectre de l'autisme
IC à 95 % Intervalle de confiance à 95 %
THGA Traitement hormonal d'affirmation de genre
CIM Classification internationale des maladies
EMD Réunion d'équipe multidisciplinaire
OR Rapport de cotes (odds ratio)
WPATH World Professional Association for Transgender Health
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