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Papier de Christian Flavigny - n°3

Christian Flavigny est psychiatre, pédopsychiatre et psychanalyste

À la suite de notre échange récent, où nous convenions que l’importation du “genre” depuis le “gender” nord-américain était la source d’un fichu embarras, je relate quelques informations qui me semblent utiles à connaître pour approfondir notre réflexion. J’espère que ce sera le cas.


Cela porte sur l’attitude surprenante des psychanalystes français, accueillant sans recul cette théorie et allant même jusqu’à la caractériser comme féconde pour enrichir la réflexion psychanalytique ; ainsi fit Jean Laplanche, faisant paraître en 2003, puis publiant dans son recueil Sexual – la sexualité élargie au sens freudien, PUF, 2007, un article : Le genre, le sexe, le sexual, où se mêlent des approximations et des contre-vérités étonnantes, sous couvert d’une avancée de la théorie dénommée : le sexual. On voudrait pour la mémoire d’une grande figure de la psychanalyse française oublier cette contribution – n’était qu’elle a eu une influence problématique du fait de l’aura de son auteur. Laplanche n’est guère excusable – lui qui avait été du jury de la thèse d’Agnès Oppenheimer parue ensuite Le choix du sexe, où elle énonce les critiques pertinentes d’une psychanalyste face aux travaux de Stoller (une critique que Léon Kreisler avait déjà engagée, qui avait fait connaître ces travaux en France – toutes les références de ces travaux dans mon livre La querelle du genre, PUF 2012, et dans mon livre récent Comprendre le phénomène transgenre, Ellipses, 2023). Laplanche avait convié Judith Butler à une rencontre au sein de l’Association Psychanalytique Internationale (Vienne), qui tint plus de l’adoubement que de la prise de distance avec la tentative de Butler d’agripper la théorie psychanalytique.


Cela contribua à la réticence des psychanalystes français (notamment bien sûr à l’APF) pour prendre en considération les questions posées par l’importation des conceptions nord-américaines dans la culture française. Pierre Lévy-Soussan se souvient comme moi de l’accueil houleux d’une conférence que nous avions faite à l’APF, où les questions de la filiation dans la conception française que nous exposions avaient été pour le moins mal reçues. Bref, nos collègues n’ont pas pris la mesure du fait que cette théorie du genre n’était guère compatible avec l’expérience psychanalytique.


C’est qu’il faut mesurer ceci : la notion de “genre” ne fait pas en soi problème ; le problème résulte de la façon propre à la culture nord-américaine de l’absorber : l’auto-détermination de genre. C’est l’effet de la logique individualiste de cette culture, moi c’est moi, je l’affirme et vous n’avez rien à ajouter ; ce qui est en opposition complète avec la culture française, qui donne toute sa place à l’altérité au point de la dire première dans l’établissement de l’identité. Ce décalage fondamental des cultures, dont JP Winter rappelle dans un courriel récent que Freud l’avait perçu, je le schématise dans l’opposition paradigmatique entre Hans Kohut, émigré autrichien devenu plus américain que les Américains, et Jacques Lacan qui va à l’extrême de la conception française avec l’ “inconscient comme discours de l’Autre”.


Pour juger de la situation française actuelle, on peut se reporter utilement au numéro que Le Carnet Psy a consacré au thème (n°248, décembre 2021), qui s’ouvre à toutes les approches. L’opposition est radicale entre Serge Hefez, qui ignore l’altérité première, et le fait que la partition sexuée corporelle confronte à l’incomplétude ; et Bernard Golse qui reconstitue une “co-construction de l’identité sexuée”, ainsi notant le travail passionnant d’Irène Lézine (1975) montrant l’incidence du sexué dès le moment de l’allaitement, et bien d’autres.

Pour ma part, sollicité pour ce numéro, je n’ai pas voulu reprendre le débat auquel j’avais déjà contribué dans mes livres ; j’ai choisi d’y traiter la question Laplanche de façon indirecte, rappelant une promotion pertinente qu’il avait proposée de la notion de genres (mais au pluriel, le paternel et le maternel), notion pertinente méritant d’être explorée ; histoire peut-être de faire oublier sa malheureuse proposition du sexual - dérive tardive de sa pensée ?

Reste l’essentiel : comment sortir de l’impasse “sociétale” où a mis en France la “théorie du genre” – et notamment les “jeunes qui se disent transgenres” ? C’est la réflexion à poursuivre à l’OPS.


Christian Flavigny.


 

Pédopsychiatre, ancien chef de clinique-assistant des hôpitaux de Paris puis praticien hospitalier, auteur de nombreux travaux en pédopsychiatrie (suicide de l’enfant, anorexie mentale, hyperactivité infantile), etc. Il a collaboré au début de sa carrière avec le Dr Léon KREISLER à l’hôpital Saint-Vincent de Paul (ambiguïtés génitales infantiles), et est devenu expert pour l’adoption, initié dans l’équipe du Pr Michel SOULÉ (co-rédacteur avec Mme Simone VEIL de la loi de 1966 sur l’adoption plénière), pratique poursuivie en Seine-Saint-Denis et dans le Morbihan.

 

Psychanalyste (APF), après avoir été formé à la psychothérapie de l’enfant (Mme Annie ANZIEU) et au psychodrame psychanalytique (Mme Simone DAYMAS) au sein du Département de psychanalyse de l’enfant et de l’adolescent de l’hôpital de la salpêtrière, il en est devenu le directeur durant une quinzaine d’années, sous la chefferie du Pr Michel BASQUIN.

Il a publié des ouvrages sur les évolutions récentes de la vie familiale et a été auditionné à ce titre par les Commissions parlementaires, de l’Assemblée nationale, du Sénat, du Conseil d’État, etc.

Quelques titres : La querelle du genre, PUF 2011 ; L’infantile, l’enfantin (sur la filiation psychique), PUF 2012 ; Avis de tempête sur la famille (Albin Michel, 2014), récemment Aider les enfants “transgenres” (Téqui 2021) et Comprendre le phénomène transgenre (Ellipses, 2023).


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