Mon message aux cliniciens sur le chevauchement entre autisme et dysphorie de genre
- La Petite Sirène

- il y a 7 heures
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TÉMOIGNAGE · MAIA POET · ESCAP 2025
Maia Poet
Article original publié par CAN-SG, Clinical Advisory Network on Sex and Gender. Publié le 28 juillet 2025. © Maia Poet. Texte publié à l’origine sur le Substack de l’autrice et repris par CAN-SG avec son autorisation. Traduction française : OPS.
Présentation
Maia Poet est une écrivaine indépendante de 26 ans, autiste, qui a éprouvé une dysphorie de genre. Elle écrit avec finesse et profondeur, dans le but d’aider les parents, les cliniciens et les accompagnants de jeunes en dysphorie de genre à mieux comprendre ce que ces jeunes traversent. En juillet 2025, elle est intervenue devant la Société européenne de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent (ESCAP) sur la nature du chevauchement entre autisme et dysphorie de genre.
Le texte qui suit est la version écrite de son intervention, reprise de son Substack avec son autorisation et publiée par CAN-SG le 28 juillet 2025. Une captation vidéo de l’intervention est également disponible.
Bonjour. Je m’appelle Maia Poet. J’ai 26 ans et, de 12 à 24 ans, j’ai été convaincue d’être née dans le mauvais corps.
Mon histoire a commencé en 2012, avec l’iPad reçu pour mes 12 ans. Les algorithmes m’ont rapidement entraînée dans des heures de contenus sur les procédures de transition de genre, une obsession qui allait dévorer les douze années suivantes de ma vie.
Je ne crois plus être née dans le mauvais corps. Depuis deux ans, je cherche à comprendre ce qui m’est arrivé, et comment j’ai fini par accepter mon sexe biologique.
Parce que j’ai adopté une identité transgenre très tôt à l’adolescence, et parce que je partage un profil cognitif proche de celui de beaucoup de jeunes qui présentent une dysphorie de genre, je crois que ce que j’ai appris de ma vie en transition puis en détransition peut servir de capsule temporelle pour les patients que vous recevez, ou que vous recevrez, dans votre pratique.
Je vais d’abord vous parler un peu de mon histoire ; mes écrits plus détaillés sont accessibles via le QR code. Je vous dirai ensuite pourquoi je pense qu’une partie de la génération Z, en particulier les jeunes autistes, est particulièrement vulnérable à cette trajectoire, et comment vous, psychiatres, pouvez intervenir.
Mon histoire
Pour comprendre comment j’en suis arrivée là, il faut comprendre comment mon esprit fonctionnait enfant.
Avec le recul, j’aurais dû recevoir un diagnostic de trouble du spectre autistique, mais comme beaucoup de filles, j’étais trop précoce et trop verbale pour l’obtenir. J’étais plutôt une enfant « bizarre », qui s’entendait mieux avec les adultes qu’avec les autres enfants.
J’ai toujours eu des obsessions intellectuelles intenses, centrées sur des pathologies médicales de niche. À 8 ans, j’étais fixée sur l’acromégalie, ces tumeurs hypophysaires rares qui font atteindre des tailles extraordinaires. À 12 ans, je regardais des opérations de bypass gastrique sur YouTube. Au collège, étudier le DSM était devenu un passe-temps : je cherchais désespérément à me catégoriser, moi et les autres, pour donner du sens à un monde que je vivais comme confus, écrasant et fascinant à la fois.
Là où mes camarades cherchaient la popularité ou l’acceptation sociale, je réclamais des cadres conceptuels. J’intellectualisais tout. Et après cet iPad, mes hyperfixations de niche se sont emballées.
Je me suis passionnée pour le mouvement des droits des homosexuels, et peu après, les algorithmes ont commencé à me servir des contenus sur les personnes trans. Ce qui avait démarré comme une curiosité médicale, comme les autres, s’est mué en une véritable crise d’identité de genre. Je regardais des témoignages d’adultes trans, en général d’une dizaine d’années mes aînés, racontant qu’ils s’étaient toujours sentis différents et qu’ils avaient trouvé le bonheur dans un régime à vie d’injections et de scalpels.
En ligne, on me disait : « Si tu te demandes si tu es trans, c’est probablement que tu l’es. »
Sur l’idéation
Beaucoup pensent que la première étape vers la transition est la transition sociale. Je crois pourtant qu’il existe une étape plus importante encore, en amont : l’idéation.
C’est la phase silencieuse et intérieure où un jeune s’imagine dans le sexe opposé : il déroule des scénarios d’avenir, constitue mentalement un dossier de preuves, et répète le récit qu’il finira par présenter aux autres.
J’ai passé toute mon adolescence, à partir de 12 ans, entièrement concentrée sur la planification d’une vie adulte organisée autour de la transition de genre.
J’ai suivi les conseils d’internet et j’ai commencé à bander ma poitrine, pour l’empêcher de se développer au point de me rendre inéligible, plus tard, à l’option de mastectomie sans cicatrice.
Dès mes 18 ans et mon départ à l’université, j’ai entamé une transition sociale.
À 20 ans, j’étais partie vivre au Proche-Orient, incognito, en homme. Comme je parle l’hébreu et l’arabe, et comme aucune de ces deux cultures ne dispose d’un schéma pour « homme trans », je passais facilement pour un adolescent garçon dans les communautés juives orthodoxes et musulmanes palestiniennes.
Ce n’est qu’en me réveillant au son des sirènes d’alerte aérienne, en réalisant que je n’avais pas le temps à la fois de bander ma poitrine et de rejoindre un abri, que j’ai commencé à affronter la réalité de mon propre corps.
Ce fut le début d’un long et douloureux travail de remise en question. J’ai compris que l’unique objet de ma vie, la transition de genre et l’inquiétude de passer pour un homme, était quelque chose pour quoi je n’avais plus d’énergie. Mon corps de femme, en bonne santé, n’était plus une pathologie à combattre : c’était mon seul véhicule de survie.
Alors qu’une guerre réelle faisait rage autour de moi, j’ai fini par reconnaître ma défaite dans la guerre que je menais contre mon propre corps. Et une fois ce dernier vestige de ma quête adolescente d’individuation mis au repos, il m’a fallu rassembler les pièces éparses de ce qui restait de mon identité pour faire face aux séquelles traumatiques.
Réflexions sur les causes profondes : autisme et désincarnation
Pour beaucoup de jeunes comme moi, la dysphorie de genre est la manifestation d’une détresse neurodéveloppementale non diagnostiquée et non traitée, le plus souvent un trouble du spectre autistique.
L’identification trans devient un mécanisme d’adaptation, un « masque » de plus à porter pour une fille autiste. Une façon de dissimuler son incapacité à deviner et à respecter les rituels complexes de communication sociale attendus des femmes. Une façon d’expliquer pourquoi elle ne s’intègre pas.
Être sur le spectre autistique m’a laissée perpétuellement incomprise et démunie pour identifier ou exprimer mes envies, mes besoins et mes émotions avec mes propres mots. Je me suis appuyée, enfant, sur l’écholalie, puis, à l’adolescence et au début de l’âge adulte, sur des scripts idéologiques, comme beaucoup d’autres personnes sur le spectre.
La phrase qui a défini ma vie : « né dans le mauvais corps »
Dans les minutes qui viennent, je voudrais m’arrêter sur la phrase qui a défini mon identité, mon image du corps et ma trajectoire de vie pendant plus de dix ans : « né dans le mauvais corps ».
Les militants trans comme les militants critiques du genre se méprennent fondamentalement sur le sens de cette phrase lorsque des enfants et des jeunes la prononcent.
Oui, prise au pied de la lettre, cette phrase n’a aucun sens objectif. Nous naissons après tout dans notre corps, sans autre expérience d’incarnation à laquelle la comparer. Mais si on la considère non pas comme un mensonge malveillant ni comme une injonction clinique, mais comme une métaphore de la désincarnation, le sens s’éclaire.
Comme toutes les métaphores puissantes, « né dans le mauvais corps » résonne parce qu’elle capte une expérience réelle et profondément ressentie, dont notre société parle rarement, malgré son omniprésence.
Ce que nous décrivons réellement en disant « né dans le mauvais corps », c’est la désincarnation.
Et les raisons pour lesquelles un jeune peut se sentir désincarné sont nombreuses, en particulier à l’ère d’internet, du numérique et des avatars, où le corps est vu comme une « combinaison de peau ».
Cette phrase est ramenée à un diagnostic psychiatrique, la dysphorie de genre, puis traduite, socialement et médicalement, en une identité transgenre.
Espérer comprendre pourquoi tant de jeunes en viennent à croire qu’ils sont nés dans le mauvais corps suppose de regarder d’abord qui sont ces jeunes, et ce que leurs expériences communes pourraient révéler.
Désincarnation et autisme
Pour beaucoup de personnes autistes, la désincarnation est leur homéostasie. Elle est physique, sensorielle et formatrice.
Depuis la petite enfance, je n’ai aucun souvenir d’avoir éprouvé mon esprit et mon corps comme un soi cohérent. Je suis née prématurément et j’ai composé toute ma vie avec des difficultés neurodéveloppementales : une marche précoce sur la pointe des pieds, traitée par des attelles, l’apprentissage à 14 ans du laçage de mes chaussures et de la déglutition correcte des liquides. Je voyais mon esprit comme ce que j’étais, et mon corps comme une machine désobéissante et imprévisible dont le seul travail était de me maintenir en vie pour que je puisse passer mes journées dans le monde de mes propres idées.
La désincarnation, c’est le sentiment d’être déconnecté de son corps : déconcerté par lui, trahi par lui, étranger à lui.
À l’inverse, l’incarnation signifie que vos expériences sensorielles, vos mouvements physiques, vos émotions et vos états internes vous semblent appartenir à une même personne.
Lorsque des systèmes comme la proprioception, l’intéroception, le traitement sensoriel et la régulation émotionnelle sont dérégulés, comme c’est souvent le cas chez les personnes neurodivergentes présentant des traits du spectre autistique et du TDAH, la désincarnation devient l’état par défaut.
La puberté : quand l’inconfort devient crise
Sont ensuite venus les bouleversements biopsychosociaux de la puberté.
Soudain, votre corps se met à changer rapidement, d’une manière que vous ne comprenez pas.
Si vous êtes une fille, vous affrontez alors l’enfer sensoriel de la poussée des seins, de la pilosité et de règles atroces. Vous devez adopter de nouveaux rituels d’hygiène qui imposent un contact direct avec des rasoirs, de la mousse à raser, des serviettes hygiéniques qui bougent, des soutiens-gorge dont aucun réglage des bretelles ne rendra le port confortable.
J’éprouvais un profond inconfort à l’égard de mon corps féminin et des attentes de genre, bien au-delà de ce qu’on peut balayer d’un « toutes les filles ressentent ça ». Logiquement, il était évident que ce n’était pas vrai dans mon cas.
Mais la transition n’a pas réglé le problème.
Bander ma poitrine apaisait mes difficultés de traitement sensoriel, de façon limitée, par une compression qui calmait mon système nerveux.
Mais cela n’a pas résolu la déconnexion fondamentale entre l’esprit et le corps que je pensais voir disparaître.
Au contraire, dix ans de bandage n’ont fait que renforcer la conviction que mon corps et moi étions deux entités séparées, en guerre.
Et bien sûr, cela m’a laissé des déformations irréversibles des seins et de la cage thoracique, ainsi que des douleurs nerveuses qui ne se sont pas résorbées. Donc cela n’en valait pas la peine.
Dysphorie de genre : diagnostiquer le symptôme, pas la cause
Cela ne veut pas dire que la dysphorie de genre soit un diagnostic inexact pour des enfants comme celle que j’étais.
Mais je crois que, dans cette population, la dysphorie de genre est bien plus probablement le symptôme d’une détresse issue d’une neurodivergence non traitée et incomprise.
Diagnostiquer une dysphorie de genre chez un enfant autiste ou TDAH, c’est diagnostiquer le symptôme, et non la cause. Et en le traitant pour une dysphorie de genre, nous risquons de masquer ses besoins réels, tout en espérant qu’en retirant assez de parties du corps et en perturbant assez de systèmes endocriniens, on corrigera sa désincarnation autistique.
Pourquoi les enfants autistes sont vulnérables au récit trans
Pour des enfants autistes comme moi, dotés d’un esprit fortement systématisant, la promesse d’un cadre explicatif est irrésistible.
« Né dans le mauvais corps » a été le premier récit à offrir une explication cohérente à mon chaos intérieur. Il a organisé ma confusion complexe. Il a donné un nom à mon sentiment d’étrangeté, et dans une culture qui traite les noms comme des remèdes, cela ressemblait au salut.
Le récit trans m’a donné un script alors que je n’avais pas la capacité intéroceptive d’identifier et de nommer ma propre détresse avec mes propres mots. Il m’a donné des étapes à suivre. Il m’a permis de transformer une détresse amorphe, chronique et indescriptible en quelque chose qui avait une étiquette et un plan.
Et une fois qu’un enfant autiste adopte un système de croyances, nous nous y ancrons avec un engagement intellectuel intense. Le cerveau analytique qui a construit mon dossier prouvant que j’étais trans est le même qui, des années plus tard, l’a déconstruit.
Mais tous les enfants autistes n’iront pas jusque-là.
Ce que les cliniciens peuvent faire
C’est pourquoi les enfants comme celle que j’étais ont besoin d’adultes, et de cliniciens comme vous en particulier, capables de reconnaître ce schéma tôt et d’intervenir au niveau de l’idéation, avant que la confusion adolescente autistique ne se fige en identité.
Le sentiment d’incongruence est réel, et il est source de détresse.
Mais s’il ne s’agissait pas d’une incongruence de genre, et plutôt d’un décalage entre un QI élevé, un QE faible et une intuition sociale défaillante ?
Le sentiment de désincarnation est réel, et il est source de détresse.
Mais si, au lieu de traiter le démembrement comme la solution à la désincarnation autistique, nous offrions à ces jeunes quelque chose de meilleur ? Un moyen de développer des compétences intéroceptives et socio-émotionnelles, pour qu’ils puissent enfin se sentir chez eux dans leur corps ?
Merci.
Mentions légales
© Maia Poet. Le texte original, en anglais, a été publié par l’autrice sur son Substack, puis repris par CAN-SG (Clinical Advisory Network on Sex and Gender) le 28 juillet 2025 avec son autorisation.
Référence de l’article original : Poet, M. (2025). My message to clinicians on the overlap between autism and gender dysphoria. CAN-SG. https://can-sg.org/2025/07/28/my-message-to-clinicians-on-the-overlap-between-autism-gender-dysphoria/
Substack de l’autrice : https://substack.com/@thepeacepoet99
Photographie : illustration de l’article original publié par CAN-SG.
Traduction française réalisée par l’Observatoire La Petite Sirène (OPS) à partir de l’article original publié par CAN-SG, Clinical Advisory Network on Sex and Gender, © Maia Poet. Texte publié à l’origine sur le Substack de l’autrice et repris par CAN-SG avec son autorisation. Texte repris de la version publiée par CAN-SG avec l’autorisation de l’autrice. Article original : https://can-sg.org/2025/07/28/my-message-to-clinicians-on-the-overlap-between-autism-gender-dysphoria/.


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