Interview de Karlee, Stella O-Malley & Céline Masson
- La Petite Sirène
- il y a 3 jours
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Dernière mise à jour : il y a 2 jours
Les récits de regret de transition constituent aujourd'hui une source précieuse pour comprendre la complexité des parcours de transition de genre. Longtemps restées peu audibles, ces voix permettent d'interroger les attentes de ces personnes qui entament une transition, les bénéfices qu'elle peut apporter, mais aussi ses limites et les raisons qui conduisent à revenir sur ce choix. Dans cette perspective, Stella O'Malley, psychothérapeute et directrice de Genspect, et Céline Masson, professeure de psychologie clinique et co-directrice de l'Observatoire la Petite Sirène (OPS), ont conduit un entretien avec une personne née de sexe masculin qui a regretté sa transition. On ne peut parler de détransition puisque opéré (vaginoplastie), Karlee ne peut plus retrouver le corps qu’il avait et se dit toujours "femme trans". Sans chercher à généraliser une expérience individuelle, cet échange met en lumière les dimensions psychiques et sociales qui peuvent jalonner un tel parcours et ouvre un espace de réflexion clinique, au-delà des clivages idéologiques.
Stella O-Malley et Céline Masson
Lorsque vous avez commencé à penser que la transition pouvait constituer une solution, que viviez-vous à cette période de votre vie ? Avec le recul, avez-vous le sentiment que cette démarche répondait uniquement à un malaise en lien avec votre corps ou votre sexe, ou qu'elle était aussi une tentative de faire face à des difficultés plus profondes ? Si oui, lesquelles ?
Je m'appelle Karlee, ou c'est du moins le pseudonyme que j'ai choisi pour témoigner. J'ai 31 ans ; je réside dans le Nord de la France. À 17 ans, j'ai commencé une transition de genre sans l'accord de mes parents. Cette transition précoce mènera plus tard à des regrets, ce pourquoi j'ai décidé de témoigner dans les médias, puis dans un livre paru récemment : "Certaines blessures ne se referment pas", écrit avec l’aide d’une prête-plume et autopublié sur Amazon.
J’ai commencé à penser à la transition à 17 ans. Plus tôt, je n'avais jamais vraiment ressenti de malaise, ou d'"erreur", par rapport à mon genre. En revanche, je ne supportais pas mon homosexualité et ma féminité. À cause de cela, j'étais harcelé au collège et, surtout, battu à la maison. À dix-sept ans, j'ai été en couple avec un autre garçon, et je n'assumais pas mon homosexualité. "Devenir une femme" me semblait être une solution pour ne plus porter cette honte de mon orientation. À l'époque, j'avais commencé un CAP en restauration, et je ressentais un malaise constant à cause de ma féminité. J’ai la sensation qu'en transitionnant, j'ai cherché à fuir l'homosexualité, l'homophobie, la honte d'être moi-même. J'ai la sensation qu'en transitionnant, j'ai cherché à fuir ma vie, l'homophobie que je subissais, la honte d'être moi-même. À fuir qui j'étais. À fuir ma vie. C’est au moment où j’ai découvert, sur internet, qu’on pouvait changer de genre, que tout a basculé : honte de la pilosité, honte de ce qui était, finalement, trop masculin.
La France se distingue des pays anglophones par son contexte culturel, social et médical. Avec le recul, avez-vous le sentiment que ces spécificités ont influencé votre parcours ? Ou retrouvez-vous dans votre expérience des dynamiques comparables à celles décrites par des personnes ayant détransitionné dans d’autres pays ? Lesquelles vous paraissent communes, et lesquelles vous semblent propres au contexte français ?
J’ai l’impression que mon parcours est assez similaire aux témoignages que j’ai pu voir dans d’autres pays. Je pense que j’ai été influencée par les personnes qui faisaient des vidéos YouTube, qui affirmaient que cela avait tout réglé dans leur vie. Et que cela était accessible à tous ceux qui désiraient « aller mieux ». Les médecins m’ont rapidement dirigée vers la transition, en passant par des questions-raccourcis comme « Enfant, aimiez-vous le rose et les Barbie ? » les autres témoignages ressemblent, dans les grandes lignes, au mien.
De nombreuses personnes ayant détransitionné racontent que la transition leur a d'abord apporté un réel soulagement, sans pour autant résoudre leur souffrance en profondeur. Avez-vous, à un moment de votre parcours, pris conscience que la transition ne répondait pas aux difficultés psychiques plus profondes que vous traversiez ? Qu'est-ce qui vous a amené à porter un regard différent sur votre expérience ?
J’ai ressenti un soulagement pendant plusieurs années. C’était comme un miracle. Puis, après quelques années, peu avant ma vaginoplastie, j’ai commencé à réaliser que cela ne pouvait pas résoudre tous les problèmes. Que cela n'allait pas réparer mon passé, mes traumatismes. Mais, malgré mes doutes, j’ai souhaité aller jusqu’à l’opération des parties génitales, car je pensais que c’est ce qui allait me permettre d’enfin devenir, véritablement, une femme. Et donc, peut-être régler définitivement mes problèmes. J’étais dans une sorte de prise de conscience mêlée à un énorme déni. C’est seulement lorsque je me suis réveillée de l’opération définitive que j’ai réalisé, non seulement que je n’étais pas plus une femme qu’avant, mais aussi que cela ne m’avait pas réparée.
Si vous pouviez aujourd'hui vous adresser aux professionnels de santé qui vous ont accompagné dans votre transition, que souhaiteriez-vous qu'ils comprennent de votre parcours ? Y a-t-il une question que vous auriez aimé qu'ils vous posent, mais qui ne vous a jamais été posée ?
J’aurais souhaité que mon suivi psychologique obligatoire soit bien réalisé. Et je souhaiterais que ce suivi obligatoire soit remis à l’ordre du jour. Aussi, que le suivi ne se termine pas une fois les hormones prescrites. Le suivi psychologique ou psychiatrique doit être réalisé avec des médecins formés dans la dysphorie de genre, la transition, la détransition… Le spécialiste ne peut pas être désigné au hasard. Il doit s’assurer que la volonté de transitionner ne découle pas d’une maltraitance, ou ne soit pas influencée. A l’époque, j’aurais aussi aimé que l’on m’explique toutes les étapes dans le détail, avant de prendre la première pilule. Que l’on m’explique, notamment, ce qu’est réellement une vaginoplastie. À quoi cela ressemble, comment cela s’entretient, les effets secondaires, le ressenti… J’aurais souhaité que les chirurgiens ne me listent pas seulement les « bons côtés ». Qu’ils ne lissent pas leur discours. On ne m’a pas non plus informée des effets secondaires des hormones. Et, pour finir, j’aurais voulu entendre le témoignage de personnes qui regrettent. Et pas seulement des témoignages positifs. Que je prenne conscience que oui, certaines personnes regrettent.
Vous avez vécu cette expérience de l'intérieur et vous portez aujourd'hui un regard différent sur votre parcours. Quel message souhaiteriez-vous transmettre aux parents, aux thérapeutes et aux jeunes qui traversent une souffrance comparable ? Au-delà des débats politiques ou idéologiques, qu'est-ce que cette expérience vous a appris sur la souffrance psychique, sur le développement de l'identité et, plus largement, sur la condition humaine
Aux parents : que vous le vouliez ou non, votre enfant risque de transitionner s’il souhaite le faire. Il vaut mieux l’accompagner, lui donner toutes les armes pour qu’il puisse se faire une idée réaliste. Lui trouver de bons spécialistes qui ne sont pas influencés ni influençables. L’inciter à aller voir plusieurs spécialistes différents pour avoir divers avis. L’inciter à prendre le temps. Attendre ses vingt-cinq ans. Lui expliquer que même s’il est sûr de lui-elle maintenant, il ou elle peut toujours changer d’avis plus tard. Il n’y a pas de perte de temps dans des choses aussi importantes que celle-ci.
Aux thérapeutes : Il faut absolument qu’ils arrêtent d’être si radicaux. Soit 100% pro transition, activistes, soit carrément transphobes. Les médecins doivent être neutres et aider les patients ; il n’y a pas de place dans la médecine pour l’idéologie ! Les médecins qui vérifient la stabilité d’un patient avant de le laisser transitionner ne sont pas transphobes, ils sont juste prudents !
Aux jeunes qui souhaitent transitionner : prenez votre temps. Moi aussi, j’étais pressée, et j’ai finalement fait l’erreur de me précipiter. J’aurais aimé me rencontrer sereinement à trente ans, et ne pas en être là aujourd’hui. Je sais que vous avez hâte, mais croyez pas, cela ne résoudra pas tout. Ne prenez pas le risque de regretter. Faites une psychanalyse sérieuse avant de vous lancer dans la transition. Un retour en arrière, même s’il est possible sur certains plans, n’est pas sans conséquences et sans séquelles. La vie sera difficile si vous regrettez, et sera peut-être même pire qu’à l’origine. Il vous faudra alors tenter de penser à autre chose, ce qui ne sera pas chose simple. Pour finir, je vous recommande de lire mon livre qui vous permettra de réaliser que je suis passée par là et que je ne peux donc que vous comprendre.
Nous vous remercions pour cet entretien
Céline Masson et Stella O-Malley
On peut lire le témoignage de Karlee Monster - Certaines Blessures ne se referment pas - Disponible uniquement sur Amazon/ Suivre Karlee sur Instagram « Karlee.Monster »
ENGLISH VERSION
Accounts of transition regret today constitute a valuable resource for understanding the complexity of gender-transition pathways. Long left largely unheard, these voices allow us to examine the expectations of those who begin a transition, the benefits it can bring, but also its limits and the reasons that lead someone to reconsider that choice. With this in mind, Stella O'Malley, psychotherapist and director of Genspect, and Céline Masson, professor of clinical psychology and co-director of the Observatoire La Petite Sirène (OPS), conducted an interview with a person born male who came to regret their transition. One cannot speak of detransition since, having undergone surgery (vaginoplasty), Karlee can no longer recover the body he had. Without seeking to generalise from an individual experience, this conversation brings to light the psychological and social dimensions that can mark such a journey, and opens a space for clinical reflection beyond ideological divides.
Stella O'Malley and Céline Masson
When you first began to think that transition might be a solution, what were you going through at that time in your life? Looking back, do you feel this step was solely a response to a discomfort connected to your body or your sex, or was it also an attempt to cope with deeper difficulties? If so, which ones?
My name is Karlee — or at least it's the pseudonym I've chosen in order to speak out. I'm 31 and I live in the North of France. At 17, I began a gender transition without my parents' consent. This early transition would later lead to regret, which is why I decided to speak out, first in the media and then in a recently published book: Certaines blessures ne se referment pas [Some Wounds Never Heal], written with the help of a ghostwriter and self-published on Amazon.
I started thinking about transition at 17. Before that, I had never really felt any unease, or any "mistake," about my gender. What I couldn't bear, however, was my homosexuality and my femininity. Because of it, I was bullied at school and, above all, beaten at home. At seventeen, I was in a relationship with another boy, and I wasn't at peace with my homosexuality. "Becoming a woman" seemed to me a way to no longer carry the shame of my orientation. At the time, I had started a vocational course (CAP) in catering, and I felt a constant discomfort because of my femininity. I have the sense that, by transitioning, I was trying to flee homosexuality, the homophobia I was subjected to, the shame of being myself — to flee who I was, to flee my life. It was the moment I discovered, on the internet, that one could change gender that everything shifted: shame about body hair, shame about what was, ultimately, too masculine.
France differs from English-speaking countries in its cultural, social and medical context. Looking back, do you feel these specificities influenced your journey? Or do you recognise, in your own experience, dynamics comparable to those described by people who have detransitioned in other countries? Which ones seem common to you, and which seem specific to the French context?
I have the impression that my journey is fairly similar to the testimonies I've seen in other countries. I think I was influenced by the people making YouTube videos, who claimed that it had fixed everything in their lives — and that it was available to anyone who wanted to "feel better." Doctors quickly steered me towards transition, using shortcut questions like "As a child, did you like pink and Barbies?" The other accounts broadly resemble mine.
Many people who have detransitioned say that transition first brought them real relief, without truly resolving their suffering. At some point in your journey, did you become aware that transition was not addressing the deeper psychological difficulties you were going through? What led you to see your experience differently?
I felt relief for several years. It was like a miracle. Then, after a few years, shortly before my vaginoplasty, I began to realise that it couldn't solve every problem — that it wasn't going to repair my past, my traumas. But despite my doubts, I wanted to go all the way to genital surgery, because I thought that was what would finally let me become, truly, a woman — and so, perhaps, settle my problems for good. I was in a kind of dawning awareness mixed with enormous denial. It was only when I woke up from the final operation that I realised not only that I was no more a woman than before, but also that it had not repaired me.
If you could speak today to the health professionals who accompanied you through your transition, what would you want them to understand about your journey? Is there a question you wish they had asked you, but that was never put to you?
I would have wanted my mandatory psychological follow-up to actually be carried out properly. And I would like that mandatory follow-up to be put back on the agenda — and for it not to end once the hormones are prescribed. Psychological or psychiatric follow-up must be provided by doctors trained in gender dysphoria, transition and detransition. The specialist cannot be assigned at random: they must ensure that the wish to transition does not stem from abuse, and that it is not being influenced. At the time, I would also have liked everything to be explained to me in detail before I took the first pill — in particular, what a vaginoplasty really is: what it looks like, how it has to be maintained, the side effects, how it feels. I would have wanted the surgeons not to list only the "upsides," not to smooth over their message. Nor was I informed of the side effects of the hormones. And finally, I would have wanted to hear the testimony of people who regret — not only positive accounts — so that I might realise that yes, some people do regret.
You lived this experience from the inside, and today you see your journey differently. What message would you like to pass on to parents, therapists, and young people going through comparable suffering? Beyond political or ideological debates, what has this experience taught you about psychological suffering, about the development of identity, and, more broadly, about the human condition?
To parents: whether you want it or not, your child may transition if they wish to. It is better to support them, to give them every tool to form a realistic picture. Find them good specialists who are neither influenced nor easily influenced. Encourage them to seek several different opinions. Encourage them to take their time — to wait until they are twenty-five. Explain to them that even if they are sure of themselves now, he or she can always change their mind later. There is no wasting time on matters as important as this.
To therapists: they absolutely must stop being so radical — either 100% pro-transition and activist, or outright transphobic. Doctors must be neutral and help their patients; there is no place for ideology in medicine! Doctors who check a patient's stability before letting them transition are not transphobic — they are simply being careful.
To young people who wish to transition: take your time. I too was in a hurry, and I ultimately made the mistake of rushing. I would have liked to meet myself calmly at thirty, and not to be where I am today. I know you're impatient, but don't believe it: it won't fix everything. Don't take the risk of regret. Do serious psychoanalytic work before embarking on transition. Going back, even where it is possible, is not without consequences and lasting harm. Life will be hard if you regret it — perhaps even worse than at the start. You will then have to try to think about something else, which will not be easy. Finally, I recommend reading my book, which will help you realise that I have been through this — and that I can therefore only understand you.
Thank you for this interview.
Céline Masson and Stella O'Malley

