La fabrique des enfants anormaux

Interview de Thierry Delcourt, auteur de « La fabrique des enfants anormaux »

Max Milo 2021

par Sylvie Zucca

 

 

1) Vous venez de publier « La fabrique des enfants anormaux » dans lequel vous pointez les effets des diagnostics « neuroscientifiques » sur les enfants et leurs familles.

Il est vrai qu’en une vingtaine d’années on a vu fleurir un nombre exponentiel de diagnostics de TDA, TDAH, TSA avec un processus inédit : ces diagnostics sont de plus en plus formulés par les représentants des institutions scolaires: pouvez- nous vous dire, à travers l’expérience de votre pratique clinicienne sur plusieurs décennies, à quand remonte ce changement de discours social et éducatif et à quoi vous les attribuez ?

Les données de ce savoir, tout fragile qu’il est, n’a-t-il pas engendré une confusion grave dans le grand public et les médecins entre fonctionnement du cerveau et fabrique de la pensée et histoire de la personnalité de chacun - confusion qui ne semble troubler personne ?

 

TD : 20 ans, effectivement, est un bon repère, avec une croissance en deux phases : tempérée jusqu’en 2010, puis dans une accélération exponentielle ces dernières années. Au début de mon exercice, il y a une quarantaine d’années, la place de la psychanalyse était hégémonique dans notre formation de psychiatre (la majorité d’entre nous était psychiatre et psychanalyste) avec une approche presque exclusivement psychodynamique et psychopathologique des souffrances, troubles et difficultés d’apprentissage des enfants. Il faut croire que nous n’avons pas tout à fait répondu à l’attente des parents qui se sont constitués en associations puissantes, aidées en cela par l’énorme impact du DSM qui est progressivement devenu la référence clinique servie par les USA et l’industrie pharmaceutique. À cela s’ajoute un train de lois sur le droit des usagers, sur les personnes en situation de handicap, et en lien avec elles, une prise de position des administrations de santé (direction générale de la santé, haute autorité de santé, et pour finir agence régionale de santé). Ce faisceau de mesures avait besoin d’une approche simplifiée, voire réductrice, pour mener des actions de santé publique et de défense des droits des personnes. Quoi de plus commode qu’un algorithme simple permettant de construire un arbre décisionnel politiquement correct et rassurant pour les patients : on fit donc appel, en s’adossant au DSM, à une équation entre trouble, adaptation, développement de l’enfant. Le X de cette équation, c’est le ‘neuro’ qui est censé mettre tout le monde d’accord et neutraliser la psychanalyse. Ce ne sont pas les chercheurs en neurosciences qui ont agi, mais les censeurs, les décideurs, les simplificateurs au service de la population, c’est-à-dire des associations électoralement bruyantes et puissantes. Au passage, passer du trouble au handicap ôtait une épine du pied à l’éducation nationale embarrassée quant à l’accessibilité de l’école pour tous et l’inclusion, plus récemment imposée. Sauf exceptions de lésions physiques ou fonctionnelles liées à une souffrance néonatale ou un trouble génétique identifié, les recherches actuelles en neurosciences ne permettent ni d’étayer la réalité d’un TDAH, ni d’établir un lien dit neurodéveloppemental entre un TDAH ou prétendu tel, et la réalité clinique qui ne constitue qu’un regroupement de symptômes. C’est la même chose pour le fourretout des troubles du spectre autistique qui opère une assimilation symptomatique de troubles labiles à un autisme réel.

 

 

2) Quel regard portez-vous sur cette évolution dite « scientifique » de ce que l’on appelle « trouble » : Les classifications DSM semblent être dorénavant intégrées au mode de pensée de chacun - enfant, parent, enseignant, médias - « incorporées » en quelque sorte, au détriment de tout ce qui pourrait renvoyer de près ou de loin aux notions de conflictualité et de symptômes pris dans l’histoire de l’enfant.

L’enfant scolarisé semble aujourd’hui pris en tenaille dans cet ordre social qui diagnostique et traite, selon les règles d’une médecine par les preuves que se serait appropriée une institution scolaire elle-même épuisée : diagnostic de « trouble » pathologique et traitement médical font alors réponse. Pour certains enfants, une médicalisation peut absolument être nécessaire, mais une banalisation des prescriptions et des demandes de prescriptions semble actuellement être à l’œuvre et pose question.

Comment expliquez-vous l’acceptation collective de cette notion de diagnostic de « trouble », et la médicalisation du champ de l’enfance, qui, il y a quelques trente ans, aurait fait réagir aussi bien professionnels psy que ceux de l’enfance ?

TD : Neuroscientifiques et psychiatres sont d’accord pour nommer « scientiste » cette assimilation d’un trouble à un handicap qui relèverait du trouble neurodéveloppemental à traiter et à rééduquer selon des conclusions hâtives, voire erronées, sur le lien entre trouble et dysfonctionnement cérébral. Et même si une partie de la communauté scientifique s’est élevée contre cette dérive, on ne peut que constater la marche forcée non pas d’une science, mais d’une politique du cerveau et du handicap, assise sur une vision ‘computer’ de l’être humain : le delta statistique des normes de comportement et d’apprentissage interroge un standard d’adaptation, non une difficulté multifactorielle de l’enfant. Il n’y a plus qu’à servir la soupe à la population par le canal des médias qui font une large place aux associations de parents et aux praticiens en mal de célébrité. Les politiques n’ont qu’à suivre le train et légiférer pour ne pas déplaire. À cela s’ajoute un piège redoutable : pour que l’enfant, et donc ses parents puissent « bénéficier » de rééducation, de traitement, d’adaptation scolaire inclusive et d’aide financière, ils doivent se conformer à la voie unique est tracé : MDPH, handicap et rééducation. En pratique, on constate la soumission et la déploration de la part de parents. Même si certains d’entre eux gardent un esprit critique, ils n’ont pas d’autre choix que de se plier à ces mesures sans quoi leur enfant est rejeté. C’est pour cela en premier lieu que j’ai écrit La fabrique des enfants anormaux, livre destiné par ordre d’importance aux parents, aux enseignants, aux professionnels de santé, aux médias et aux politiques, afin que l’on cesse de maltraiter les enfants en difficulté. Depuis la parution du livre, je reçois une quantité effarante de témoignages sur ces pratiques déviantes qui ne prennent même plus la peine éthique de s’asseoir sur un bilan clinique global de l’enfant pour asseoir des conclusions standardisées et prescrire abusivement par commodité, par manque de professionnels et de moyens pour effectuer un travail de qualité. C’est dans ce contexte qu’on en arrive à l’aberration du tri par plate-forme de coordination et d’orientation en vue de rééducation/prescription.

 

3) Il y a un paradoxe, à moins qu’il ne s’agisse d’une injonction paradoxale qui elle aussi se serait accentuée ces dernières années: à la fois l’école doit recevoir tous les enfants au nom de l’ « inclusion », y compris ceux qui sont atteints de pathologies graves, et en même temps elle doit garantir l’effectivité d’un programme identique pour tous. Quelles pistes voyez-vous pour sortir de cette contradiction ?

 

TD : Tout d’abord, je plains les enseignants qui subissent autant que les enfants et leurs parents cette inclusion sans apport de moyens ni de personnel supplémentaires. Je les plains aussi parce qu’ils ne parviennent pas à se dresser en coordination (ou syndicat) contre un irrespect total à leur égard.

Tout le monde veut le bien des enfants, mais alors il faut s’en donner les moyens, et s’il est question d’inclusion, cela ne peut se faire qu’avec des classes à petit effectif avec plusieurs enseignants qui ont reçu une formation, sont volontaires, et des AESH également bien formé.e.s. Une belle école de la république, ça coûte cher mais c’est le prix à payer, non seulement pour une inclusion des enfants en difficulté psychique, neuropsychique, mais pour une inclusion sociale avec ce que cela comporte sur le plan d’une audace politique contre la ghettoïsation et pour l’accès à l’éducation pour tous.

En général, les programmes de l’Éducation nationale restent élitistes. Les aménagements, plutôt que d’en faciliter l’accès, viennent le complexifier… fâcheuse tendance à la française ! Dans les faits, on constate que les enfants qui posent problème sont inclus à temps très partiel, et vivent une exclusion de par l’inadéquation des programmes et des contraintes à leurs problématiques. Le prix à payer pour eux est un nomadisme entre classes adaptées et classes dites normales, le tout ponctué de séances de rééducation. Comment éviter, alors, une stigmatisation liée à l’étiquetage handicap. Il y a pire que la pathologisation, c’est la procédure handicap qui ne laisse pas de chance à l’enfant et à ses parents de se faire entendre, d’être écoutés dans leurs difficultés psychosociales et leurs souffrances. Le projet actuel de transformer les lieux d’écouter de soin en plates-formes de coordination et d’orientation ne va faire qu’aggraver la fracture sociale des précaires et la surdité aux souffrances psychosociales.

 

4) Les dédoublements des classes de CP vont dans la bonne direction, est- ce un premier pas de » bon sens »?

 

TD : Ce dédoublement est un premier pas, mais très limité aux réseaux d’éducation prioritaire, à qui on a retiré le terme de zone en masquant l’immobilisme du désenclavement, et donc d’une inclusion sociale réelle. Se donner les moyens veut dire : toutes les classes de maternelle, primaire dédoublées partout, et une formation de qualité pour les enseignants, ATCEM et AESH. Cela ne va pas sans un effort conséquent dans la mixité sociale, tâche politique complexe mais indispensable.

 

5) Que pourriez- vous nous dire des risques de l’approche d’une seule pensée neuroscientifique sur le développement de l’enfant et l’adolescent ? Quel impact sur la formation et l’approche thérapeutique actuelle et à venir de ceux et celles amenés à recevoir les enfants et adolescents en grande souffrance ?

 

TD : Dans un de mes précédents essais, Je suis ado et j’appelle mon psy, Max Milo, j’ai évoqué ces problématiques complexes qui concernent les adolescents, mais aussi le passage de l’enfance à l’adolescence ou prétendue telle, quand elle n’arrive pas à se poser symboliquement. Ce que l’on constate, c’est que globalement la perception algorithmique et gestionnaire de la personnalité a pris le pas sur la complexité d’une approche psychogénétique où l’inconscient, les défenses et constructions psychiques, l’inscription originaire prennent de moins en moins de place, voire ne sont plus compris ni perçus, ni transmis à part quelques exceptions. Le même constat peut être fait en ce qui concerne les études de médecine, devenues techniques et évaluées en remplissant des cases, donc en formant des médecins qui cochent des cases y compris un nombre non négligeable de psychiatres. Le constat est le même concernant les études de psychologie, où la neuropsychologie a pris une place démesurée. Dans le même temps, la psychanalyse en est évacuée. L’homme cerveau, l’enfant neuronal, voilà l’actualité effectivement accentuée par la place prépondérante, voir l’emprise, des technologies numériques et des écrans. Pour le reste, il y a beaucoup à dire et je ne voudrais pas faire de ces raccourcis dont on sait le risque de travers réducteur, voire idéologique, peu propice à une compréhension de la complexité. En tout cas, si l’on résume, on risque fort de passer du bioneuropsychosocial au neurodéveloppemental.

6) La génération actuelle est née avec la vie numérique : nombre de nos patients adolescents et plus jeunes encore y consacrent un temps journalier très important, sous toutes ses formes. Cette semaine, une jeune fille de 16 ans m’a dit : « Comme ça, le matin, je tchatche sur mon téléphone avec ma copine, puis je la vois au collège et on recommence le soir et même la nuit. Il n’y a jamais de manque- c’est ça le truc. Et les image,s c’est trop fort, c’est plus fort que la pensée, ça s’impose et on y va, on like ou on like pas, mais on y va ».

Vous avez aussi écrit un livre « Je suis ado et j’appelle mon psy », Max Milo, 2016 avec toujours cette même volonté de clarté séméiologique, qui s’adresse aussi bien aux adolescents qu’à leurs parents.

Quelle approche avez-vous de ce lien des enfants et adolescents avec le monde numérique ?

Comment cela façonne-t-il leur monde ? Comment y avez-vous accès ? Là aussi, avez-vous pu assister à un changement en quelques années sur leur relation au monde en lien avec internet (hikikomori ou autre) ?

TD : Le piège serait de ne voir que l’emprise du numérique sur les enfants et adolescents alors que la question se pose autant pour les adultes, y compris pour les parents qui ne sont pas, de ce fait, disponibles pour être à l’écoute de leurs chérubins. Combien de fois ai-je entendu : « ma mère/mon père est toujours sur son téléphone/ordi, elle/il ne m’écoute pas quand j’ai besoin de lui parler de quelque chose ». Ils se plaignent également de l’absence de recul de leurs parents face au numérique que, justement, ils ont pris en route sans en mesurer les écueils. Par exemple, ils diffusent allègrement des photos de leurs enfants dans des situations cocasses qui vont poursuivre ceux-ci durant toute leur vie, les exposant au ridicule, sans recul. Ceci dit, il est vrai que les outils numériques sont des appendices reliés en continu au cerveau et à la main des enfants et adolescents, y compris parfois durant nos consultations ! Ils savent être discrets et tellement vifs à répondre à un SMS entre deux phrases et une question du psy. Branchés 24/24, y compris parfois durant leur sommeil (très tardif tandis que les parents sont persuadés qu’ils dorment ou veulent s’en persuader), il n’y a effectivement plus de manque, ou plutôt le manque se fait cruel quand le vide, le silence s’installe. Elle/il ne répond pas, je n’ai pas de « like » à mes jokes, mes images, mes selfies… et c’est alors la déprime, avec un sentiment d’inutilité et d’abandon. Quand le ludique narcissique devient vital, la précarité existentielle s’impose avec son flottement, ses incertitudes, ses identifications imaginaires vaines et labiles propres à l’adolescence.

Mais la plupart du temps, rien de dramatique, au contraire : « on s’amuse, on se vanne, on s’expose, ça fait du bien ». On peut poser la question : est-ce un empêchement ou une facilitation à franchir l’adolescence, c’est-à-dire à réussir à bien vivre l’adversité, à accepter de décevoir, quittant le statut d’objet idéal pour affirmer sa propre existence dans un monde où les sollicitations narcissiques illusoires constituent des pièges redoutables (buzz, mode, téléréalité…) ?

Le pédopsychiatre que je suis a été confronté à un écueil dans sa pratique avec les adolescents : peut-il les entendre, les comprendre s’il n’a pas lui-même une ouverture sur les mondes numériques et virtuels ? Sans enthousiasme, j’ai donc fait l’effort de m’y intéresser, ce qui facilite grandement la rencontre et l’échange avec les jeunes patients. En quelque sorte, cela fait partie de la formation continue qui, je dois dire, m’a beaucoup servi, notamment pour aider les adolescents soumis au cyberharcèlement de la part d’autres adolescents ou pire, quand ils sont instrumentalisés par des malfrats du Darknet. Si le Blue Whale Challenge a été médiatisée dans ses effets redoutables, d’autres paraissent quotidiennement. Les adolescents, comme les parents et les professionnels de l’enfance, doivent savoir s’y repérer, les fuir et aider les autres à les fuir). Il y a là un sujet essentiel entre la construction précaire de l’imaginaire créatif et l’emprise, voir l’écrasement par un imaginaire préfabriqué, formaté, qui peut priver l’adolescent de sa créativité.

Quant au hikikomori et replis apparentés (voir le fourretout de la phobie scolaire et de l’angoisse), nous y sommes d’autant plus confrontés avec la période Covid et l’incapacité de retrouver ses habitus sociaux et de reprendre langue dans la réalité.

7) La dimension critique des informations contemporaines est souvent ratiboisée au profit du seul avis émotionnel partagé en temps immédiat. L’on sous-estime probablement l’influence des images véhiculées sur les réseaux sociaux et les documentaires, qui, sous couvert d’information, véhiculent de fait une idéologie très difficile à décoder. Ainsi le succès du film « Petite fille » a été très important. Comme dit l’endocrinologue-idéologue de l’hôpital Robert Debré dans son cours, « Depuis ce film, on a une inflation de demandes de transitions».

Avez-vous, êtes-vous confronté dans votre pratique à ce type de de « demande de transition », et quelle lecture pourriez- vous donner de cette augmentation récente de « demandes » chez des enfants, préados et adolescents ?

 

TD : Dans « Je suis ado et j’appelle mon psy » je cite une situation clinique dramatique de transition délabrante sur le plan psychique. En parlant avec les collègues, je vois que ce n’est pas la seule. Quand on répond à un questionnement adolescent autour de l’identité, des identifications et donc, de la construction psychique du sujet, par une entourloupe qui dit « pas de problème, mon/ma coco, j’ai une réponse à ta question, tu es trans et ta transition tu réaliseras », on prive l’enfant/l’ado de l’élaboration constructive/créative de sa personnalité avec ses qualités de binarité, de libération des stéréotypes et de relativisation des archétypes culturels qui ont vocation à être remis en question.

Nous sommes pris pour des réactionnaires, assimilés à des homophobes et des antiavortements alors même que notre position éthique fondée sur une connaissance de la construction psychique vise à ne surtout pas priver l’adolescent de son libre-arbitre, de sa liberté de penser, d’agir sans être instrumentalisé par des démagogues et idéologues qui, pour sûr, ne vivront pas les déboires, la souffrance de celle/ceux qui opèrent une transition à la place de la construction de leur identité. Dans ma pratique, convaincu de la souffrance de certains quant à leur identité sexuelle, et sachant la souffrance que cela peut représenter parfois depuis la petite enfance, j’entends et j’accompagne avec attention mais avec patience, les adolescents et jeunes adultes qui peuvent enfin exprimer dans notre monde actuel ce que les pontes de la médecine ne voulaient pas entendre jusqu’au milieu du vingtième siècle. L’approche psychothérapique ne vise pas à réformer la demande, mais à la fonder lorsque la construction psychique impose d’en passer par là.

8) Pouvez-vous nous dire un mot, justement, sur cette notion de « demande » : existe-t-il un glissement entre la demande du sujet telle que la psychanalyse nous l’a enseignée vers la demande du consommateur qui attend réponse de satisfaction immédiate.

Comment, selon vous, un enfant, préado et ado, peut-il en toute conscience, accéder à une véritable compréhension de ce qui va se jouer pour lui, à vie, dans cette métamorphose organique ? Peut-il saisir les risques quand la médecine à son service, le rassure, lui et ses parents, et banalise le projet destiné avant tout à « réduire la souffrance » ?

TD : C’est exactement ce à quoi je me réfère, la demande et son décryptage : qu’est-ce qui se dit, qui le dit et donc, en quoi cette demande est recevable telle quelle. Ou bien, et c’est le cas le plus fréquent, par quels arcanes elle doit passer pour devenir une demande salutaire, libérée d’une emprise quelle qu’elle soit. Quand le patient devient un usager, quand le soin devient prestation, quand le soignant devient professionnel de santé qui doit se conformer aux recommandations devenues des obligations, l’éthique du soin que chacun de nous élabore dans sa formation et sa pratique est plus que mise en danger, elle devient fautive au motif qu’elle ne suit pas le soi-disant progrès.

Ce n’est pas l’adolescent qui est consommateur, c’est qu’il est consommé, consumé par un système qui le définit et lui dicte ce qu’il est, ce qu’il devrait être, ce qu’il doit revendiquer pour exister en conformité avec la modernité.

Jusqu’à présent, dans mon exercice, j’ai toujours pu maintenir le travail de la demande et une éthique du soin, quitte à prendre le temps d’expliquer aux enfants, adolescents et parents, de quoi ils peuvent être l’objet, le jouet, et en quoi leur demande peut devenir une formidable occasion d’advenir, de devenir quelqu’un et non pas quelconque.

 

9) L’autre jour, l’appel d’un interne en psychiatrie : « j’ai une jeune fille de 18 ans (ex-garçon) hospitalisée qui a transitionné. Elle vient de faire une TS grave mais ça n’a rien à voir avec sa transition, pouvez-vous la recevoir ? » On a l’impression que le politiquement correct a frappé tellement fort que le moindre lien entre psychopathologie et transition équivaudrait à être transphobe, même chez un soignant qui se doit d’être juste cliniquement attentif, loin de toute idéologie.

En tant que pédopsychiatre, que pensez-vous de ce discours qui se veut surtout « non-psy » sur les enfants et ados « transgenres » mais qui va de fait déployer une artillerie médico-chirurgicale de manière de plus en plus précoce ?

 

TD : Nous somme désappointés par ce déni de l’inconscient qui traverse toute la société, affairée à la gestion des émotions, des affects et du corps qui doit se plier à l’exigence, voire au caprice de l’individu/consommateur. Si les psys semblent évacués, on constate tout de même que nous sommes débordés de travail, et qu’il est encore possible au « un par un » de travailler avec nos patients demandeurs, dès lors qu’ils ont franchi la porte de nos cabinets. Si un danger nous guette, et nous le constatons douloureusement autour de la question du trouble neurodéveloppemental, c’est celui des agences de santé publique, HAS, ARS et tutti quanti. Jusqu’à présent, et nous devons militer pour que ça continue, l’intelligence des patients prévaut sur la bêtise des instances gouvernementales et des lobbys. Je constate, par exemple, qu’après la parution de la Fabrique des enfants anormaux, je reçois de très nombreux témoignages de parents en désarroi et/ou en révolte face à ce qui se joue pour leur enfant, prisonnier d’une procédure de handicap et de prescription abusive de méthylphénidate et d’antipsychotiques. Ils ne veulent pas ça, ils n’en veulent pas… ils sont donc nos alliés pour défendre l’intelligence psychodynamique dans un contexte bioneuropsychosocial qui ne fait pas fi des neurosciences ni des progrès de la médecine, mais ne se laisse pas fasciner et emprisonné par l’obscurantisme de postures réductrices. À chacun de nous d’être présent sur la scène médiatique pour faire entendre cette éthique.